Le quotidien difficile des petits agriculteurs dans les plaines de l’Ouarsenis » maladies des plantes , agriculture et écologie

 Le quotidien difficile des petits agriculteurs dans les plaines de l’Ouarsenis

13/3/2010

Le quotidien difficile des petits agriculteurs dans les plaines de l’Ouarsenis

Être fellah à Tissemssilt : « chants » de blé et colères paysannes

Ammar Lachemate est un fellah en colère. Nous l’avons rencontré dans la campagne de Ammari et ses magnifiques champs de blé. La daïra de Ammari, dont le chef-lieu est à une quinzaine de kilomètres au sud de Tissemssilt, est le fleuron de l’agriculture céréalière dans les piémonts de l’Ouarsenis.

Tissemssilt - De notre envoyé spécial

Les terres y sont fertiles, et le blé, d’une excellente qualité, assurent ses habitants. A 61 ans, M. Lachemate est un peu la mémoire paysanne de la région, au même titre que les vieux fellahs du coin qui ont son capital expérience. Emmitouflé dans une kechabia grise, il se prémunit passablement contre le vent glacial qui souffle sur les collines environnantes, dont certaines sont encore recouvertes de neige. Abderrahmane, l’un de ses cinq enfants, est perché sur le toit de la maison à soigner des tuiles décollées. La petite ferme est située en bord de route, à la lisière d’une plaine aux hameaux éparpillés. Le paysage est tout simplement édénique. « Mais la beauté de la nature ne nourrit pas son homme », philosophe un habitant du coin.

« L’agriculture est entre les mains des spéculateurs ! »

Ammar Lachemate le dit sans ambages : « L’Etat a lâché les petits agriculteurs au profit des ‘‘beznassia’’. ‘‘El fellaha fi yed essmasria’’, (l’agriculture est entre les mains des spéculateurs) », résume ce fellah, qui soutient n’avoir jamais bénéficié d’aucun sou du fameux FNRDA (Fonds national de régulation et de développement agricole). A l’en croire, seuls les gros propriétaires terriens et les grandes exploitations agricoles jouissent réellement des largesses du dispositif de soutien aux agriculteurs. Lequel dispositif s’appuie dans une large mesure sur le PNDA, le Programme national de développement agricole, colossal et ambitieux plan de relance de l’agriculture concocté sous Saïd Barkat, et qui est aujourd’hui sévèrement décrié par les professionnels du secteur. « Ceux qui, comme nous, ont des parcelles de 10 ou 20 hectares sont exclus du ‘‘dâam’’ de l’Etat », affirme-t-il. M. Lachemate partage avec ses frères une superficie de 40 hectares qui sont dans l’indivision. Et c’est précisément parce qu’il ne dispose pas d’un acte de propriété à son nom qu’il s’est vu exclure du dispositif PNDA, nous explique-t-il.

Des bottes d’avoine, recouvertes d’une bâche, gisent à proximité de la maison. Un bulldozer et d’autres engins agricoles « métallisent » le paysage. « Ce matériel ne m’appartient pas », s’empresse de préciser Si Ammar, avant d’ajouter : « J’en assure juste le gardiennage. Pour les campagnes de labours-semailles et de moissons, nous devons à chaque fois louer les machines à un prix exorbitant. » Et de détailler : « Un tracteur est loué à 700 DA de l’heure, la machine de labours-semailles à 3000 DA/H, de même que la moissonneuse-batteuse. Sans compter le coût des semences et des engrais. Ce métier ne nous vaut que des dépenses, et nous ne sommes jamais sûrs du résultat. Miîchate el miziria ! (C’est une vie de misère !) ».

Seul motif de satisfaction : la pluviométrie. « La campagne de l’an dernier a été florissante grâce à de bonnes précipitations. Il faut espérer que les pluies du printemps soient au rendez-vous pour assurer une bonne récolte », souhaite notre interlocuteur. La région a eu à pâtir de longues années de sécheresse, souligne le vieux Ammar. L’approvisionnement en eau potable demeure toujours un casse-tête pour cet agriculteur et les siens. D’ailleurs, des jerricans d’eau qu’il est allé remplir en ville sont entassés dans le coffre de sa vieille guimbarde, confie-t-il.

La sempiternelle angoisse des vaches maigres

M. Lachemate revient à la charge pour défendre la cause des paysans précaires : « L’Etat doit aider en priorité les petits fellahs. Celui qui a 200 ou 300 hectares a déjà les moyens, tandis que le petit fellah est défavorisé. Il n’y en a que pour les gros entrepreneurs et les riches maquignons ! », insiste-t-il. Il convient de citer, en l’occurrence, le cas du frère d’un ministre dont on nous a beaucoup parlé ici à Tissemssilt, et qui jouirait de moult privilèges. Ammi Ammar reprend : « Nous sommes cultivateurs depuis 1924, l’année où mon grand-père avait acquis des terres ici, et nous sommes toujours pauvres. » Aussi, ce père de cinq enfants ne souhaite guère voir sa progéniture perpétuer un métier jugé fondamentalement ingrat : « On vit éternellement avec l’angoisse de la mauvaise saison. L’agriculture demande beaucoup de moyens. Il faut donner sans cesse, sans d’autre garantie que la volonté de Dieu », fait-il remarquer, amer. « J’aurais trouvé un travail salarié, même avec une faible rémunération, je l’aurais pris sans la moindre hésitation.

Mais il n’y a pas de travail dans la région. » Son fils, Abderrahmane, abonde dans le même sens : « Si je trouve un travail honnête et régulier, je plaquerai la vie paysanne. J’ai arrêté mes études en 1re AS pour aider mon père. Les conditions ne permettaient pas d’aller loin dans les études. Je n’ai pas de qualification pour aspirer à une meilleure carrière », dit-il, d’un ton résigné. Le père, dépité, renoue avec sa litanie en fustigeant, cette fois, les crédits bancaires. « La bureaucratie a tué l’agriculture », peste-t-il : « Il faut mille paperasses pour obtenir un crédit dérisoire. J’ai conçu le projet d’acquérir quelques têtes de bétail et un peu de matériel, mais la bureaucratie nous a brisés. Si on avait un peu de soutien, on aurait pu faire de l’apiculture, constituer un petit cheptel, un poulailler, pour parer aux caprices du temps et aux aléas de l’activité agricole ». Et de renchérir : « Les ‘‘smasria’’ nous ont ruinés ! Aux spéculateurs, on donne des milliards, et les vrais fellahs, on leur jette des miettes. C’est injuste ! »

Quand le blé va, tout va

Dans la foulée, Ammar Lachemate évoque l’affaire de l’effacement des dettes des fellahs sur ordre du président de la République. Une mesure qui ne peut qu’apporter de l’eau à son moulin : « Dire que beaucoup de ces imposteurs ont même bénéficié de l’effacement de leurs dettes », fulmine-t-il. « Ces profiteurs ont non seulement obtenu des crédits colossaux, qu’ils n’ont jamais justifiés, mais, en plus, on a épongé leurs dettes ! On a vu des gens prendre l’argent et se fondre dans la nature. Les prêts n’ont jamais été investis dans l’agriculture. Certains ont acheté des tracteurs et les ont revendus ». Résultat des courses : la pomme de terre se négocie à 40 DA, la tomate à 100 DA, et les fruits sont hors de prix, ceci dans une région éminemment agricole. Sans parler de l’indigence des autres services. Ainsi, le transport manque cruellement à Ammari. Un clandestin qui nous emmène à Tissemssilt pour 300 DA raconte : « On manque de tout ici, à commencer par le travail. Tout le monde ici vit de la terre, que ce soit d’une façon directe ou indirecte. Les plus démunis se nourrissent des dons des fellahs qui font offrande d’une partie de leur récolte à la saison des moissons. »

Dans un hameau appelé « Douar Ettouila », les habitants font fructifier leur arpent de terre au petit bonheur la chance. « Quand le blé va, tout va » eût pu être la devise de ce jeune fellah qui ne jure que par « el gamh ». D’ailleurs, ici, le cycle du blé scande toute la vie du douar, à telle enseigne que les gens lui ont même dédié une fête : la « fête du blé ». Et les « chants » du blé de rythmer la vie des champs…Dans le même douar, nous rencontrons un vieux fellah : Bouzerd Abdelkader. A 72 ans, il aura vécu toutes les péripéties de notre agriculture « expérimentale ». « Nous avons bénéficié de la ‘‘haykala’’ », témoigne-t-il, ‘‘haykala’’ faisant ici allusion à la restructuration des terres agricoles à la faveur de la loi de 1987 qui a permis la création des EAC et des EAI (exploitations agricoles individuelles et collectives).

« Nous sommes dix dans une EAC de 260 hectares. L’exploitation se porte bien, hamdoullah. » Le vieux Abdelkader a une seule doléance : l’habitat rural. « Nous sommes 17 personnes à la maison réparties sur trois chambres. Je voulais construire dans le cadre de l’aide à l’habitat rural, mais mon dossier a été refusé. J’habite à Ammari-ville, alors que ma vocation de fellah aurait voulu que je m’établisse dans la campagne. Cela m’aurait permis de vivre en harmonie avec la terre, de faire un peu d’élevage, d’entretenir un jardin potager… ». Et de nous faire ce témoignage : « Nous avons connu des moments extrêmement difficiles, pas en raison du terrorisme, mais à cause de la sécheresse. Nous avons eu des années de vaches maigres particulièrement difficiles. Nous n’avions même pas de quoi manger, et nous avons été contraints de sortir nos enfants de l’école. Nous n’avions pas de quoi leur assurer les affaires scolaires. »

Enfin un fellah heureux !

Djelloul Bendjara, 36 ans, est, de son propre aveu, un fellah heureux. Ce jeune agriculteur qui se dit vraiment comblé est de cette génération qui croit résolument au « salut agraire ». Djelloul ne tarit pas de mots de reconnaissance envers « Edawla », l’Etat, pour ses libéralités à profusion en vue d’encourager les agriculteurs. A notre passage devant sa petite ferme, notre hôte vaquait à l’élévation d’une bâtisse en briques avec l’aide de quelques copains. « J’ai bénéficié pour cette carcasse des 70 millions de l’aide à l’habitat rural », dit Djelloul. « Nous avons une exploitation familiale de 7 hectares. La moitié seulement est plantée, l’autre est laissée en jachère. C’est la règle chez nous. Nous cultivons essentiellement du blé et de l’orge », indique-t-il. « Pour l’heure, tout va bien. Edoula mat’halia (l’Etat est aux soins). Nous avons perçu une subvention de 200 millions de centimes. Il y en a même qui ont touché 600 millions pour réaliser un forage. »

Djelloul ajoute que même la semence est assurée par les services agricoles. « Pour 4 hectares, nous avons récolté cette année quelque 100 quintaux », pavoise-t-il. Le jeune paysan se félicite par ailleurs que sa production trouve vite acquéreur, là aussi auprès de l’Etat, à raison de 4500 DA le quintal, « alors que le privé n’offre pas plus de 3000 DA. » On l’aura compris, Djelloul n’est pas près de changer de métier. « Ici, tout le monde vit de la terre, même un prof’ ou un cadre se frotte au travail de la terre », souligne-t-il, avant de conclure : « Dans la famille, nous sommes fellahs de père en fils. Et mon fils sera fellah aussi. Bien sûr qu’il fera de grandes études. Il est important que nos enfants aillent à l’école. Mais même s’il devient haut fonctionnaire, mon fils restera avant tout un fellah ! »

 

Par Mustapha Benfodil

Source : http://www.elwatan.com

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