L’université est en phase de coma profond » maladies des plantes , agriculture et écologie

 L’université est en phase de coma profond

16/12/2009

L’université est en phase de coma profond

Aïssa Kadri, sociologue.

D’après vous, pourquoi a-t-on découpé l’université d’Alger en trois entités, alors que dans les pays développés, on a opté pour leur regroupement en pôles universitaires ?

Cette restructuration était sur agenda depuis quelque temps déjà. Voilà deux à trois ans qu’on en parle. On peut observer que les réformes, chez nous, sont toujours prises sans réflexion ni étude préalables et surtout sans concertation et débat. Les réformes engagées dans certains pays du Nord tendent en effet à aller, ces dernières années, vers les regroupements du type Pôles régionaux d’enseignement supérieur (PRES) ou pôles d’excellence comme en France, par exemple, et ceci sous l’effet de causes multiples dont on n’a retenu que la plus spectaculaire, les palmarès type Shangai, qui ont exacerbé la concurrence et qui ont eu au moins le mérite de montrer que c’est là que se joue l’avenir des nations. Pour obtenir la meilleure des places possibles, le regroupement de la recherche au sein d’établissements communs ou regroupés dans des PRES est considéré comme indispensable.

On peut dire que cette tendance au regroupement vise à dynamiser, en repensant les articulations dans le même mouvement, la recherche et l’enseignement. La tendance en effet est de regrouper les structures de recherche sur lesquelles sont adossés les enseignements, afin qu’avec des moyens plus conséquents, elles aient une plus grande force de frappe, pour qu’elles puissent mobiliser et mettre en synergie sur des domaines précis ce qu’il y a de meilleur comme chercheurs. Ceci devant se faire avec une restructuration des cursus : les universités devant se spécialiser davantage à partir des deuxième et troisième cycles regroupés et devenant plus sélectifs notamment en filières de formation à la recherche, tout en gardant des premiers cycles généralistes sur lesquels va porter également un effort pour lutter contre les échecs. Ces restructurations en cours, dont les présupposés ne sont pas toujours bien explicites, rencontrent des résistances et en tous les cas appellent – ce qui aujourd’hui fait débat dans une situation de crise – la libération de moyens financiers et de recrutements conséquents. Il faut ajouter que ce processus va de pair avec celui d’une plus grande autonomie des universités et ceci dans une logique de concurrence.

La problématique de la restructuration en Algérie ne s’inscrit pas, et c’est le moins que l’on puisse dire, dans les mêmes logiques. Dans le cas de l’université d’Alger, il s’agit de faire face à une massification généralisée (massification qu’il faut toujours distinguer de la démocratisation, en effet les inégalités face à l’école tendent à s’approfondir et de nouvelles hiérarchies, des disciplines, des filières et des institutions se mettent en place : privé/public, étranger/national etc.). La taille des établissements devenant un problème en termes de gestion des effectifs et des locaux, des équipements, une des lectures et c’est là une évidence pour tout un chacun, c’est que l’on vise, par une rationalisation plus efficiente de la gestion, à desserrer l’étau d’une massification qui asphyxie l’institution. Le présupposé de cette restructuration apparaît comme celui d’une réponse dans l’urgence à cette situation. Cette réponse au bout de l’analyse n’apparaît elle-même que comme cautère sur jambe de bois. Penser qu’en découpant l’université, en la fragmentant, on pourrait amortir le poids du nombre, fluidifier les circuits, rapprocher l’université des « usagers », c’est se méprendre sur la réalité de l’institution et sur la profondeur de la crise qu’elle traverse.

Par ailleurs, cette restructuration, sans réflexion sur les finalités recherchées, sans une réflexion sur les rapports entre enseignement et recherche au sein de ces structures éclatées, sans réflexion sur les rapports au monde du travail et surtout à l’environnement local, ne ferait que démultiplier les arcanes bureaucratiques, lorsqu’on connaît le caractère fortement centralisé de l’institution (penser que le système des équivalences de diplômes dépend d’une direction du ministère, que l’aval pour le moindre stage doit passer par le ministère). Si la démultiplication des sites était une solution, on l’aurait su quand on voit ce qui se passe du côté de certains centres universitaires. De plus, le découpage semble avoir privilégié les dimensions géographiques et disciplinaires au détriment de l’interdisciplinarité, sans pour autant prévoir des spécialisations qui auraient construit « des identités » propres à chacune de ces nouvelles universités.

Il y a également un autre problème lourd de conséquence pour l’avenir. Cette fragmentation pose aujourd’hui un problème car elle risque d’accentuer le décentrement de la recherche – menaçant même l’existence de celle-ci, notamment dans le domaine des sciences humaines et sociales – décentrement déjà largement engagé, sauf à avoir comme perspective la généralisation de premiers cycles fortement décentralisés et professionnalisant d’un côté et des deuxième et troisième cycles recentralisés sur quelques pôles. Sinon, l’attractivité des universités du Nord risque de s’accentuer en aspirant une partie importante des meilleurs des étudiants.

Cette nouvelle restructuration, ne signe-t-elle pas la mort de l’université d’Alger ?

Je risque de choquer nombre de collègues et d’administrateurs admirables, qui travaillent et font ce qu’ils peuvent dans des conditions extrêmement difficiles, mais le constat quasi-unanime est que l’université est bien morte ; en phase de coma profond, le corps tressaute à peine. L’université est entrée en phase de désinstitutionalisation depuis au moins une double décennie ; dans certains espaces, elle est en phase de retraditionnalisation aussi bien des pratiques que des représentations, attitudes, comportements de ses différents personnels et usagers. L’institution a souffert d’une politique qui ne s’est jamais affirmée de manière globale et cohérente, qui n’a à aucun moment explicité ses options stratégiques de politique universitaire et de recherche. Tout se passe comme si les réformes ne sont initiées que pour « avoir la paix » à l’université.

A ce titre, certaines dynamiques, certaines orientations qui apparaissaient fondamentales pour l’avenir de l’institution ont vite cédé devant les exigences catégorielles. Si on parle de fin de l’université, c’est qu’on présuppose qu’elle a bien rempli ses fonctions jusque-là. Si on mesure la réussite « à la paix sociale » au sein de l’institution, oui en effet l’université « ne bouge pas », si l’on excepte les combats corporatistes d’enseignants se prolétarisant, et pour cause. Oui, les directeurs quasiment nommés à vie (plus de quinze ans d’activité pour certains recteurs) ont réussi à faire « la paix des cimetières ». Où en est la recherche à l’université, si ce n’est son apparence à travers l’existence de laboratoires budgétivores qui brillent par l’absence de résultats, de rapports conséquents, de publications de haut niveau ? Où en est la politique de publications ? Quasiment nulle en regard de ce que les universités des pays voisins produisent.

En 2001, la part mondiale de l’Algérie dans les publications internationales représente ainsi 0,03% ce qui la place derrière le Maroc (0,92%) et la Tunisie (0,57%). Où en sont les politiques de formation à la recherche avec des magistères pléthoriques, voie de garage de plus en plus courue pour des diplômés en absence d’insertion ? Inutile de décliner les insuffisances et les dysfonctionnements majeurs d’une institution qui ne fait plus illusion. Sans doute le discours politique peut-il faire valoir la réussite ici ou là de certains étudiants, outre le fait que ceux-ci ont bénéficié de fortes mobilisations familiales, de capitaux culturels, sociaux, économiques dans la conduite de leurs études ; la grande majorité d’entre eux n’est pas passée par les filières massifiées. Et c’est la génération des années 1960/1970 qui fait fonctionner les institutions. Si l’on n’y remédie pas vite, la relève n’est pas assurée et on retomberait dans la problématique de la coopération technique et l’emploi, essentiellement, de main-d’œuvre étrangère, déjà fortement présente.

Peut-on parler de centenaire de l’université d’Alger après sa division ?

« L’affaire » du centenaire est emblématique de la dérive de l’institution. Voilà une université qui, dans un contexte de révisionnisme colonial exacerbé par certains nostalgiques de l’autre côté de la Méditerranée, à travers son site, un logo dédié, une enseigne sur le fronton de la bibliothèque de triste mémoire incendiée par l’OAS, a voulu, allant à l’encontre de faits historiques avérés, s’inscrire dans la continuité de l’héritage colonial. Que n’ai-je lu sur des blogs courageusement anonymes d’insanités me concernant parce que, ici comme en France – où j’ai publié avec deux collègues français une tribune dans le quotidien le Monde sur cette question le 18 octobre 2005, bien avant celle d’El Watan – il s’agissait de dénoncer le révisionnisme historique – pointé à l’origine par des historiens français – tendant à « glorifier la colonisation », notamment à travers son œuvre scolaire et universitaire. Je ne sais si cette commémoration se fera.

Si cela se fait, c’est que l’on marche sur la tête et que cela exprime un délitement généralisé qui met en danger ce qui a fait l’Algérie d’aujourd’hui et dont on a retrouvé une part « d’algérianité » à l’occasion de la qualification en Coupe du monde. Mais s’il y a commémoration et reconnaissance, je le redis, cela devrait être celles des résistances au sein de l’université coloniale de ces hommes et femmes, de ces étudiants qui se sont élevés contre l’injustice, l’exploitation, la torture, les dénis de droits. On pourrait évidemment, en tant que scientifiques, porter un regard rétrospectif critique sur les raisons et les fondements du développement d’un enseignement supérieur colonial et de ses effets sur la société algérienne, mais outre que cela aurait dû être mis en avant dans les publicités tous azimuts que l’université a déployées – en mettant bien en exergue un titre portant : Pour une critique de l’université coloniale – et bien explicitées dans les attendus des « festivités » annoncées, il aurait fallu peut-être attendre 2012 pour dans le même mouvement commémorer le cinquantenaire de l’université nationale et faire un Etat des lieux sur les continuités et les ruptures dans lesquelles s’était construite celle-ci.

L’article 3 du décret exécutif N° 9-342 du 22 octobre 2009 stipule : « Le recteur de l’université d’Alger demeure chargé du payement des traitements des personnels transférés à l’université de Bouzaréah et à l’université de Dély Ibrahim, ainsi que des dépenses de gestion et d’équipement des deux universités, jusqu’au 31 décembre 2009. »

Par ailleurs, nous savons bien que l’université d’Alger a été créée le 30 décembre 1909. Pensez-vous que le choix de cette date est une coïncidence ?

Je ne sais si c’est une coïncidence ou pas. Si symboliquement, on a voulu par cette date rompre définitivement avec l’héritage colonial, je dois dire que cela arrive quelque peu en retard. Si c’est à dessein, je dois rappeler que la réforme de 1971 a été présentée par son promoteur, M. S. Benyahia, comme la date de naissance d’une université algérienne proprement nationale qui ne devait plus rien au colonisateur ; sans doute persistait-il ici et là quelques séquelles, d’ailleurs toujours nommées comme étant la cause des maux de l’institution, mais le moment était aux ruptures sur tous les fronts. Des textes politico-juridiques — chartes et ordonnances de la révolution agraire et de la gestion socialiste des entreprises — s’engageaient à transformer radicalement les relations socio-économiques, l’université ne pouvait être en reste.

Mais je crois que c’est bien la rupture de 1962 dans ce qu’elle a pu développer de critiques du colonialisme, de critique sociale, de prise en compte des demandes sociales nouvelles, qui marque la plus grande rupture. Je n’ose croire par ailleurs qu’il faille développer tous ces contournements soit pour marquer une rupture déjà bien là (sauf peut-être dans une homologie des fins entre université nationale et université coloniale, du point de vue du contrôle politico-idéologique) soit pour des considérations de lutte de place. Dans l’un ou l’autre cas, cela traduirait que le néocolonialisme est toujours là et que les rentiers qui ont mis à bas l’institution sont durablement bien assis.

L’université algérienne a été le berceau des grands mouvements estudiantins. Sont-ils aussi présents et actifs que ceux des périodes coloniale et post indépendance ?

Les processus que je décris assez vite ici montrent à l’évidence comment le mouvement étudiant, contrôlé, instrumentalisé s’est épuisé et vidé de ses contenus mobilisateurs. Dans le même moment, entre les années 1980 et 1990, l’université algérienne opère sa mue sociologique. Celle-ci est progressive et non sans contradictions La population estudiantine se transforme socialement – avec l’accès des classes populaires notamment dans les filières arabisées- en même temps que se mettent en place ou se fortifient des filières de substitution correspondant aux affinités des groupes sociaux dominants. Cette transformation sociologique se fait dans un environnement socio-économique de plus en plus défavorable à de bonnes conditions d’études.

Sous l’effet du nombre et des restrictions économiques la vie de l’étudiant se sous-prolétarise. L’université devient un vaste parking d’étudiants déboussolés. L’étudiant des années 90 n’a plus rien à voir avec celui des années 70. On a pu parler d’une « clochardisation » de l’université. A partir des années 90, le cycle des violences dans lequel entre le pays, secondarise et occulte les mouvements sociaux, le mouvement étudiant se fragmente et rentre dans les rangs. Avec les années 90/2000 on entre dans le cycle des émeutes sporadiques et violentes qui manifestent dans leur spontanéité, l’effet boomerang des politiques éducatives et universitaires développées jusque là dans une aveugle continuité par un pouvoir autiste.

On observe ainsi que le mouvement social des jeunes de 1988 n’a pas été porté et n’a pas concerné principalement les étudiants, les intelligentsias au moins dans son expression du moment, traduisant par là le recul de l’Institution et de ses « produits » dans les engagements et débats sociétaux. On le sait les émeutes n’ont pas concerné les étudiants et quasiment peu de lycéens ; elles ont été le fait plus des enfants des classes populaires des quartiers populaires. Cette catégorie devient à partir du milieu des années 80 celle des exclus, des déscolarisés d’un système scolaire massifié. Il ne s’agit plus des étudiants dont les manifestations se sont développées tout au long de la décennie 70/80. Les répertoires d’action les mots d’ordre vont être tout à fait débridés et sont de moins en moins orientés vers l’Etat central en perte de vitesse minée par la corruption et les luttes de sérail que vers ses représentants locaux, vers des exigences locales.

Octobre 88 inaugure une étape qualitative, celle du passage du national au local. Avec 88 nous avons une dernière manifestation nationale, même ; Si tout le territoire national n’a pas été affecté de la même façon, d’un mouvement transversal, plus national que local. La forme de la contestation va donc, globalement à partir de 88, être celle de l’émeute, de contestations réactives, violentes, destructrices non articulée à des groupes porteurs de sens. Elle témoigne de la faillite des intellectuels qui cependant se réveillent après octobre 88 Au lendemain d’octobre 1988 en effet les enseignants vont mettre en place un comité de lutte contre la torture ; il y aura aussi un comité inter-universitaire qui va développer un débat d’idées à travers des conférences et des forums. On peut dire là qu’une des déterminations est le fait que L’école qui a un rôle central dans la socialisation et l’affiliation des jeunes à leur société - sur quelles valeurs ? - que l’université qui doit produire du sens, ont failli dans leur construction du « lien social ».

Pouvez vous nous citer quelques dates clés de ces mouvements ayant marqué l’université algérienne en général et l’algéroise en particulier ?

Sans vouloir trancher sur une périodisation qui est le résultat de processus socio-historiques complexes, si l’on exclut la période coloniale où les luttes proprement algériennes, marquées par la date emblématique du 19 mai 1956, se sont essentiellement développées dans l’immigration ou pendant la période coloniale, les étudiants algériens, bloqués dans leur cursus dans la colonie, s’exilaient pour continuer leurs études, s’investir intellectuellement et politiquement. Ils liaient leur exil, à quelques exceptions près, consubstantiellement à l’idée nationale, à un nationalisme militant trans-maghrébin ou trans-africain comme a pu l’illustrer le combat étudiant anti-colonial en « métropole », au sein des syndicats étudiants maghrébins devenus nationaux à partir des années 1950.

On peut mettre à jour, pour la période post-indépendance, trois grandes phases :
- Celle des années 1960/1970 où le mouvement syndicaliste estudiantin a été partagé entre une inféodation politique produite par les contraintes de l’histoire et une volonté autonomiste. L’université connaissait, à partir du coup d’Etat de juin 1965 et jusqu’à la réforme de 1971, une série de grèves et de manifestations dures (grèves et manifestations en février 1968, décembre 1970 ; début janvier 1971 la police investit les universités et procède à l’arrestation de nombreux étudiants). On peut dire que jusque-là —1965 — l’université est l’objet d’un consensus de la part de l’ensemble des acteurs sociaux. Certes, les étudiants ont-ils eu maille à partir avec le pouvoir ben belliste (arrestation par le pouvoir Ben Belliste en août 1964 du président du 6ème congrès de l’UNEA en pleine séance de débat) mais globalement aussi bien le syndicat estudiantin (UNEA) en « accord critique » avec la voie choisie, que les masses estudiantines ou le pouvoir politique et « la société civile »s’accordaient sur un modus vivendi à propos de l’université.

Ce consensus, cependant, ne tardait pas à s’effriter sous l’effet d’un double mouvement. Celui d’abord d’étudiants de plus en plus radicalisés par une Institution fortement politisée et qui s’opposaient parfois violemment à un pouvoir déclaré entaché d’illégitimité puisque issu d’un coup d’état militaire ; ensuite celui né de la volonté d’un pouvoir politique de contrôler, idéologiquement et politiquement, une institution qui lui échappait et qui représentait une force de contestation d’autant plus inadmissible qu’elle lui paraissait toujours définie de manière exogène.

On peut également distinguer une deuxième phase qui court du début des années 70 jusqu’à l’émergence et l’affirmation du mouvement berbère en 80. Les revendications étudiantes ne vont dés lors pas cesser avec la dissolution de l’UNEA en janvier 1971, mais elles vont connaître un changement qualitatif à partir de la promulgation de la Révolution agraire et de la création de l’UNJA en 1975, dont le caractère patent s’avérait en dépit des déclarations de ses leaders plus politique que strictement corporatiste. Après la dissolution de l’U.N.E.A., le pouvoir engagea non sans un certain succès les étudiants dans le volontariat de la révolution agraire. A partir de 1975 les clivages s’accentuèrent entre, d’une part, étudiants « autonomes » et étudiants proches du pouvoir et, d’autre part, « arabisants » et « volontaires de la révolution agraire » (les frontières n’étant pas très nettes entre ces derniers), à l’occasion de la tenue de la première Conférence Nationale de la Jeunesse qui donna naissance à l’U.N.J.A. dont le premier congrès constitutif n’eut lieu qu’en 1979. De fait, devant une contestation sourde qui n’avait jamais cessé et conscient du contrôle exercé par le P.A.G.S. sur les étudiants volontaires, le pouvoir jouait bien les contradictions entre ceux-ci et les arabisants qui montaient en puissance.

Entre temps, en 1976-77 l’Université d’Alger a notamment connu une grève dure (celle de l’institut de psychologie) qui donna naissance à des formes organisationnelles autonomes qui voulurent s’ériger en coordination nationale. L’échec de ce mouvement et la répression qui s’en suivit reporta les luttes « autonomes » jusqu’au « Printemps kabyle » (en mars 1980). Virent ainsi le jour des « collectifs culturels » où cohabitèrent marxisme et berbérisme. De l’autre côté le mouvement pour l’arabisation, qui avait déclenché une grève dure en 1979, se radicalisait en 1982 et affirmait sa puissance (agression de Ben Aknoun et manifestation pour l’ouverture de la mosquée de la Faculté Centrale). L’université s’installait alors dans la contestation épisodique et l’activisme de groupuscules qui feignaient de s’ignorer.

Coup sur coup, l’explosion sociale de Constantine (nov. 1986) qui était partie de l’université et la grande grève de 1987 qui impliqua la totalité des étudiants à la suite de la volonté du M.E.S. de reconsidérer les modalités de recrutement et le développement des curricula, relancèrent le mouvement estudiantin momentanément uni mais fondamentalement divisé. Des formes organisationnelles nouvelles « les comités autonomes » concurrentes des structures officielles U.N.J.A. et B.N.E. (Bureau National des Étudiants qui avait succédé à la C.N.E.) se généralisèrent en novembre 1987. Une coordination régionale des « comités autonomes » se réunit à Alger en décembre de la même année et fut érigée en coordination nationale. Ce mouvement autonome ne fut guère reconnu par l’administration, même si celle-ci dialoguait ici et là avec lui. Les coordinations nationales réunies plus d’une quinzaine de fois, de 1987 à 1989, donnèrent naissance au S.N.E.A. A.D. Dans le même moment deux autres organisations parallèles vont voir le jour (oct. 1989), l’U.E.A. et l’U.G.E.L. (Union Générale des Étudiants Libres) proche du mouvement islamiste. La réalité actuelle de l’institution est celle d’un syndicalisme étudiant divisé entre globalement, une mouvance nationalo-conservatrice, une mouvance islamiste et une mouvance progressiste. Des groupuscules marginaux (troskystes et éléments proches du F.L.N., islamistes proches de la Dawaa et d’Enahda etc.) restent néanmoins actifs.

Les mouvements étudiants qui se développent à partir de là, du début des années 80 jusqu’à la fin des années 90, momentanément occultés par une forte mobilisation estudiantine, contrôlée par le PAGS, pour la Révolution agraire, vont s’inscrire dans des revendications « identitaires » à l’exemple du mouvement de l’arabisation qui transmute, passant d’une revendication pour la langue vers une revendication pour les valeurs qui lui seraient consubstantielles, et se radicalise en 1979 ou du mouvement dit du printemps berbère en 1980. Au milieu des années 80 l’université n’est plus ce qu’elle était au moment de la réforme de 1971. La dynamique politique du mouvement estudiantin est cassée. Les mouvements qui se développent ça et là sont des explosions contre la mal-vie dans l’institution. Les cités universitaires croulent sous le poids du nombre.

Pourquoi ces grands mouvements estudiantins Ont-ils été étouffés ? Pour des raisons politiques ?

Je crois qu’il faut revenir sur les rapports de l’Etat au mouvement social et de ce que nous dit du point de vue de l’analyse de l’Etat, octobre 88. Il n’y pas de doute que 88 à manifesté des contradictions entre les groupes au pouvoir mais là n’est pas la caractéristique essentielle puisque nous l’observons le pouvoir ou le système s’est perpétué ou s’est reproduit et que pour reprendre la formule du prince Salinas « tout a changé pour que rien ne change ». Dans un contexte de creusement, d’approfondissement des inégalités, de paupérisation de larges groupes de la société, de domination éhontée de noyaux prébendiers, les contradictions sociales déjà là, se sont exacerbées et les luttes sociales sont devenues plus ouvertes, plus multiformes, dans un contexte de faillite du nationalisme développementaliste.

C’est que, ce qui a prévalu dans la forme de contrôle de la société par L’Etat, c’est un mode d’intervention de l’Etat contradictoire. Pris dans le dilemme de faire obstacle et de déstructurer tout mouvement alternatif porteur de transformations (et donc contrôler, réprimer et infiltrer les cadres dirigeants et organisationnels) au risque de développer la chienlit et des situations non contrôlables, mais en même temps de vouloir mettre en avant des structures ou des corps intermédiaires qui feraient remonter les demandes et les exigences sociales, l’Etat reste peu lisible, ambigu et perd du peu de légitimité qui lui reste.

Cette contradiction est assez patente quand on observe les mouvements post-88, à base culturelle ou identitaire, où cette stratégie contradictoire a abouti à déconsidérer et à délégitimer le mouvement social et à installer le vide. Au bout de la double décennie on observe que la force de l’Etat répressif est toujours là, sans que les médiations autrement que par la rente ne soient développées, qu’un certain contrôle fonctionne toujours mais que derrière, il y a le vide et la faillite du mode de régulation sociopolitique, fracture béante entre société et Etat, fracture intergénérationnelle, faillite des instances de socialisation, mal gouvernance et corruption endémique caractéristiques d’un système prébendier s’auto-reproduisant. Cette politique a fait le vide à l’université, elle le tente dans la société.

Par LamiaTagzout

Source : http://www.elwatan.com/

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