«Nous semons, les autres cueillent nos fruits»: Des mots et encore des maux. » maladies des plantes , agriculture et écologie

 «Nous semons, les autres cueillent nos fruits»: Des mots et encore des maux.

25/11/2009

 

«Nous semons, les autres cueillent nos fruits»: Des mots et encore des maux.

par Mohammed Guetarni *

Le discours du président de la République prononcé le 12 novembre dernier à l'Université Ferhat Abbas à «S'tif el-ali», à l'occasion du lancement officiel de l'année universitaire 2009-2010, avait pour but de rehausser le prestige du chercheur algérien en berne. Ce laissé-pour-compte du système depuis des lustres dans un pays où la prescription divine est formelle et ne souffre d'aucune ambiguïté : «Lis au nom de ton Dieu» (1).

L'Omniscient Lui-même loue le Savoir dans plus de quatre-vingts versets coraniques. C'est dire l'importance de la science en Islam et son impact sur l'humanité tout entière. Rappelons que l'article 2 de la Constitution nationale stipule que «L'Islam est religion de l'Etat.» Cela signifie, en clair, que les gouvernants, tous niveaux confondus, sont tenus moralement, politiquement et spirituellement de respecter tous les préceptes religieux, et notamment ceux prescrits par le Coran.

 Il n'est pas vain de rappeler que le savoir, en Algérie, est en naufrage. Le savant (l'universitaire-chercheur, entendons) est tombé si bas que, au vu de sa situation déplorable, il est devenu un cas social, en dépit de sa richesse cognitive. La position du pouvoir algérien vis-à-vis de l'intellectuel a toujours été mêlée de méfiance. C'est ce qui explique son rejet par le système. Ce dernier est-il si frigide ou... manque-t-il «d'intelligence» pour comprendre finalement que le monde d'aujourd'hui est dominé, non par la force des armes, mais la puissance irréfutable du savoir et de la connaissance modernes qui ne cessent de progresser chaque jour davantage.

 L'année précédente, le Président a fait la même réflexion à Batna lorsqu'il a déclaré : «Nous formons pour les autres», et il n'a pas tort. Cependant, qu'a-t-il fait depuis pour stopper l'hémorragie de notre matière grise qui ne cesse de fuir chez «les autres» ? Rien ou presque. Les autres cueillent parce qu'ils accueillent avec «honoris causa» nos hommes de science. La fuite des cerveaux continue à causer allègrement ses préjudices à notre université, sans que l'Etat s'en inquiète outre mesure, au grand dam de la société universitaire. Dans les pays d'accueil, on leur assure un meilleur environnement socioprofessionnel : rémunérations convenables à la hauteur de leurs compétences, moyens confortables, respect, considération... Quant à la fibre patriotique, elle ne fait plus recette en raison de «l'extrémisme administratif» qui l'a fait voler en éclats.

 Nous avons tenté, à plusieurs reprises, d'attirer l'attention des pouvoirs publics - et, du coup, tirer la sonnette d'alarme (pour qui voulait l'entendre) - sur l'université algérienne qui va mal, que les enseignants du supérieur de rang magistral sont en situation de désespoir. L'autisme politique continue de sévir en la (université) laissant sombrer dans une sérieuse déconfiture. Le Pouvoir et le Savoir s'excluent-ils mutuellement sous notre latitude ? Ils sont, pourtant, tenus de conjuguer leur synergie au profit du pays parce qu'il a besoin des deux : aussi bien de ses dirigeants que de ses savants. Les intellectuels sont absents des institutions de l'Etat comme si le pouvoir est la chasse gardée d'une nomenklatura qui refuse le partage et, surtout, le mélange du pouvoir.

 La communauté universitaire assiste impuissante à «ce lèse-intellectualité» perpétré par d'occultes assassins de la culture. L'universitaire (et l'intellectuel en général) n'est jamais l'ennemi du pouvoir même s'il lui arrive, parfois, d'être percutant, voire poliment irrévérencieux, et... à juste titre. Pourtant, il est essentiel à la démocratie, à moins que la nôtre ne soit adolescente et, donc, pour jamais déficiente. Il n'en demeure pas moins qu'il [universitaire] reste toujours le pilier de la nation qui le réclame chaque fois que nécessaire.

 Lorsque le Chef de l'Etat déclare que l'on ne paie pas un Einstein comme un quelconque enseignant du supérieur, il a peut-être raison. Cependant, pourquoi ne pas appliquer une pareille justice des salaires, qui est somme toute équitable, aux députés et sénateurs en payant chacun selon ses compétences et son diplôme ? A moins qu'ils ne se découvrent tous des Einstein ! Nos députés, élus ou pas, qu'ils soient impétrants d'un doctorat ou analphabètes, perçoivent tous le même salaire mensuel de 300.000 dinars (soit cinq fois le salaire d'un Einstein au rabais) et les mêmes bonus faramineux. C'est encore la politique des «cinq poids et cinq mesures».

 Pour que notre université recouvre ses lettres de noblesse et redevienne à rayonnement international, voire universel, il faut, à notre avis, que certaines conditions soient réunies, parmi lesquelles:

- Elle doit cesser d'être une simple crèche pour adultes.

- L'université fait, actuellement, de l'enseignement de masse aux lieu et place d'être le lieu d'un enseignement d'élite. Ne passent au niveau supérieur que les meilleurs parmi les meilleurs.

- Revenir au système modulaire et semestriel, comme dans beaucoup pays d'Europe.

- Il faudra repenser le système LMD et l'adapter aux besoins nationaux par des nationaux, pour ne pas l'abandonner quelques années plus tard, comme on a abandonné l'école fondamentale aujourd'hui.

- Le savoir et particulièrement ses détenteurs doivent être reconsidérés socialement et matériellement, à la fois, par les pouvoirs publics et par la société.

- La recherche doit être la priorité absolue «des premières priorités» de l'Etat, qui doit lui consacrer un taux conséquent du PIB national, si l'on veut être un pays émergent comme le Brésil, par exemple.

- Tenter de maintenir les cerveaux qui sont déjà dans le pays en leur conférant le «statut du député» avec tous les avantages dont jouit celui-ci.

- Promouvoir l'élite intellectuelle en classe scientifique, à l'instar de la classe politique, avec passeport et immunité scientifiques.

- Associer la classe scientifique dans la prise des décisions politiques locales, nationales et internationales.

- Que l'Ecole, en général, et l'Université, en particulier, cessent d'être les enjeux politiques entre clans rivaux au/pour le pouvoir pour qu'elles puissent se consacrer entièrement à l'éducation et à la transmission du savoir qui sont leur mission première.

 Si le Pouvoir maintient ce cap, il sera possible à notre université de sortir de son ornière, de redorer son blason terni depuis des décennies et, par voie de conséquence, redevenir le fleuron et surtout le sanctuaire du savoir au sens noble du terme. Elle répondra alors aux attentes des besoins nationaux et sera de concert avec le précepte divin «Lis.»

 Elle est la courroie de transmission de la science et le professeur en est la cheville ouvrière. Ce ne sont pas les politiques qui ont la lourde responsabilité de former les cadres gestionnaires de demain lorsque ceux-ci ne seront plus de ce monde. Savoir penser, c'est savoir gérer scientifiquement. Pour ce faire, il faudra que le savoir et le pouvoir cessent de se regarder en chiens de faïence et se réconcilient dans l'intérêt suprême du pays et pour le bien exclusif du peuple. Ils sont tous deux Algériens. Aucun d'eux n'est plus Algérien que l'autre. On ne gère pas le sort d'une nation comme on gère sa boutique du coin.

 Aujourd'hui, le monde est occidental avec l'Europe et les USA. Demain, il sera, certainement, asiatique avec le Japon, Singapour, la Corée du Sud, voire la Chine et l'Inde qui commencent à émerger économiquement. Ce même monde sera-t-il un jour arabe ? J'en doute, car le système universitaire arabe est sans état d'âme en ce que le politique, sous nos cieux (et nos yeux), l'emporte largement sur le scientifique. Ce dernier est inféodé au premier.

 Les pays où le savant est roi, où le savoir est loi sont à la pointe des technologies de pointe parce que ces pays dorment dans la lumière de la science et se réveillent au milieu des découvertes technologiques. Les chefs arabes dorment sur leurs derricks et tours de forage (gaz et pétrole) et se réveillent sur les pétrodollars. Le savoir ? C'est pour les autres, tant qu'il y aura du pétrole. Il y a tout lieu de croire que l'horloge occidentale fonctionne en heures et en jours tellement le temps est précieux, alors que l'horloge arabe semble fonctionner en... siècles. La délinquance politique a conduit à la déliquescence de l'enseignement. C'est-à-dire le mépris de la Science et du Savoir. Quel triste sort pour la Nation de «Iqra» ! Dans ce cas, que signifie pour nos dirigeants le Hadith du Saint Prophète (QSSSL) : «Allez chercher le savoir, même en Chine». Cela veut simplement dire qu'il ne faut lésiner ni sur le temps, ni sur les moyens, ni sur le coût de la formation, ni moins encore sur la distance du lieu du savoir à acquérir.

 Pourquoi l'Etat a-t-il mis tant de temps pour comprendre ce qu'il fallait comprendre il y a longtemps ? Faut-il rappeler à qui de droit que les mots s'envolent, mais nos maux restent. Alors, de grâce, quelle est la solution, trêve ou grrrrrrr...?

* Docteur ès Lettres Université de Chlef

1) Sourat 96, verset 01

 

Source : http://www.lequotidien-oran.com

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