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 L’éthique de la recherche scientifique et des innovations

22/9/2009

L’éthique de la recherche scientifique et des innovations

L’agriculture, qui contribue au renforcement des moyens de subsistance des populations dans la plupart des pays du monde, a connu de profondes mutations de ses systèmes de culture et d’élevage. Elle est aujourd’hui devenue inextricablement liée aux avancées technologiques comme les « nouvelles biotechnologies » - génie génétique, fusion cellulaire, culture de tissus et clonage. Chaque jour nous dévoile une nouvelle découverte technologique innovante, offrant la promesse d’un rendement encore meilleur et d’une amélioration de la productivité des produits et procédés issus de la recherche. Ces nouvelles technologies sont donc considérées comme hautement prioritaires pour façonner l’avenir de l’agriculture.

Aujourd’hui, bon nombre de grandes sociétés engagées dans la recherche avant-gardiste contribuent à la construction d’une agriculture inventive. Il n’empêche que la mise en œuvre de ces technologies soulève les plus vives controverses et reflète la préoccupation de la communauté internationale. Les points de vue et les intérêts sont non seulement conflictuels au niveau scientifique, mais leur utilisation soulève également un certain nombre de questions d’ordre éthique et moral. Les questions éthiques suscitent un intérêt particulier, notamment en ce qui concerne le génie génétique et le clonage animal. Certains détracteurs contestent les applications du génie génétique, remettant ainsi en question notre droit de jouer « avec la vie des gens ». D’autres s’insurgent parce qu’ils pensent que la biotechnologie est fondamentalement contre nature. Selon eux, le phénomène des croisements entre espèces et la création d’organismes vivants n’existant pas dans la nature est immoral. D’autres encore s’interrogent sur des principes d’éthique davantage axés sur les politiques : quelles sont, en particulier, les incidences de la recherche, du développement et du déploiement de la biotechnologie ?

Nous assistons à la remise en cause des valeurs et systèmes existants, ainsi que des concepts traditionnels de la nature et de l’identité humaine. La question pertinente qui se pose est la suivante : cette technologie ainsi que les autres technologies qui se développent à l’heure actuelle (comme les nanotechnologies) seront-elles capables de révolutionner l’agriculture et préserver l’environnement ? Les petits exploitants agricoles, notamment, pourront-ils en tirer parti ? Et, par voie de conséquence, seront-elles en mesure d’apporter simultanément une réponse aux questions d’éthique humanitaire, environnementale et professionnelle ? Etant donné que l’agriculture est caractérisée par des pratiques qui s’appuient sur des systèmes à la fois sociaux et écologiques, les questions d’éthique et les pratiques de recherche agricole occupent désormais le devant de la scène. Grâce aux avancées de la biotechnologie, qui offrent aux chercheurs les moyens d’interférer de manière irréversible sur la « nature humaine », les questions et considérations d’ordre éthique sont très importantes dans la mesure où elles touchent aussi bien la nature et l’environnement, la santé humaine, le bien-être animal, la pérennité de l’agriculture moderne, le développement socio-économique, l’accès aux ressources que la responsabilité professionnelle et scientifique dans le domaine de la recherche.

Bioéthique

Dans le domaine de l’éthique, les normes morales régissant la conduite à tenir pour un individu ou un groupe d’individus se nomment « bioéthique » et peuvent être définies comme suit : « une méthode, procédure ou perspective, ou des normes de conduite qui font la distinction entre un comportement acceptable/inacceptable, et un comportement normal/anormal ». On peut définir la bioéthique comme une partie de l’éthique. En tant que telle, elle est une discipline intégrée qui vise à répondre aux questions d’éthique posées par les sciences de la vie.

  • Les quatre principes fondamentaux de la bioéthique sont définis comme suit :
  • Le principe de bienfaisance, qui manifeste les conceptions particulières du bien ;
  • Le principe de non-malfaisance, qui exprime l’obligation de ne pas nuire à autrui ;
  • Le principe d’autonomie, qui reconnaît chez l’individu sa capacité d’autodétermination et lui permet d’exercer son pouvoir de décision ;
  • Le principe de justice, qui permet à un individu de pouvoir bénéficier d’un traitement équitable à travers une approche pacifique de résolution des conflits.

Ethique de la recherche

L’éthique de la recherche peut être définie sous l’angle des considérations éthiques particulières aux thèmes abordés et aux résultats (moralité) mais aussi de l’éthique des méthodes et des procédures (intégrité). Les instituts de recherche ont adopté des codes de conduite professionnelle associés à l’éthique de la recherche. Tous ces codes appliquent les principes ci-après : honnêteté, objectivité, intégrité, confidentialité, rigueur, transparence, compétence, respect de la propriété intellectuelle, publication responsable, mentorat responsable, respect des collègues, responsabilité sociale, non-discrimination, légalité et protection des animaux. L’objectivité de la recherche scientifique fait allégeance aux chercheurs. Cela s’applique non seulement aux travaux a priori de mise en place d’un cycle de recherche et de collecte des données, mais aussi aux travaux a posteriori d’interprétation et de publication des résultats. En 1973, le socialiste Robert Merton a publié quatre normes largement partagées par les scientifiques et les non-scientifiques. Ces normes scientifiques sont définies comme suit :

  • L’universalisme, qui stipule que les connaissances issues de la recherche scientifique doivent être évaluées selon des critères impersonnels ;
  • Le communalisme, qui indique que les connaissances scientifiques sont collectives ;
  • Le désintéressement, qui précise que les scientifiques ne sont pas mus par des intérêts privés ;
  • Le scepticisme organisé, qui énonce que les résultats doivent être soumis à la critique collective et à la vigilance de la communauté scientifique, et qu’ils ne doivent pas être diffusés sans vérification et lecture critique.

Les manquements à l’intégrité et la fréquence des comportements jugés « non professionnels » dans le domaine de la recherche constituent aujourd’hui un sujet de préoccupation croissante. Les inconduites observées dans la recherche comprennent la fabrication, la falsification, le plagiat et les malversations. Les chercheurs ignorent sciemment et intentionnellement certaines des règles les plus fondamentales de la recherche. Qui plus est, les études et les analyses expérimentales manquent d’objectivité, les résultats de la recherche sont inexacts ou incomplets, voire forgés de toutes pièces, et les collègues sont discrédités. Les institutions prennent ces allégations d’inconduite très au sérieux et mettent en œuvre des procédures d’enquête formelles à cet effet. Les éventuelles inconduites sont prises très au sérieux et doivent faire l’objet d’une enquête approfondie. En fonction de la gravité de celles-ci, des décisions seront prises outre les mesures qui pourront être proposées, le cas échéant. Tout individu qui signale ces inconduites (la personne dénonçant les abus) et tout individu suspecté d’une pareille inconduite devra être traité avec « impartialité et dans le respect des règles d’équité ».

Dans le cas de projets de recherche impliquant des animaux, il est impératif de se conformer à un code de pratique pour s’assurer que les animaux utilisés à des fins scientifiques sont traités de façon éthique et humaine. En matière d’expérimentation animale, tous les scientifiques s’accordent généralement à reconnaître la nécessité d’appliquer le principe des « 3R » (remplacement, réduction et raffinement) :

  • Remplacement : Ce principe encourage le chercheur à remplacer autant que faire se peut les tests sur animaux vivants par des méthodes n’ayant pas recours à l’animal ;
  • Réduction : Ce principe peut être réalisé par différentes voies, à savoir : limitation aux seules expériences considérées comme absolument indispensables ; utilisation des statistiques lors de la conception du protocole expérimental pour une estimation préalable du nombre d’animaux nécessaire et suffisant à l’obtention de résultats statistiquement exploitables ; réduction des répétitions inutiles.
  • Raffinement (optimisation de l’expérimentation) : Il convient de choisir avec soin le modèle animal utilisé et de soulager autant que possible l’inconfort de l’animal. Les projets d’expérimentation devront être mis en œuvre dans l’optique de supprimer, voire réduire, la douleur et la détresse subies par les animaux.

Octroi de brevets

Au cours des 25 dernières années, le développement remarquable et l’application des technologies agricoles ont profondément bouleversé les méthodes de recherche appliquées à l’agriculture. Sur la base du brevet, son titulaire peut accorder des licences et vendre de nouvelles inventions. Le brevet est un mécanisme permettant à des investisseurs de financer la recherche et de récupérer leurs coûts. Plus récemment, la possibilité de breveter les séquences d’ADN fait l’objet de réclamations fréquentes pour cause de violation des droits de propriété intellectuelle (DPI) dans les pays industrialisés. Les universités et les institutions publiques ont pendant très longtemps occupé le devant de la scène dans le domaine de l’amélioration des systèmes de culture et d’élevage et facilité le transfert des connaissances et des technologies au profit des exploitants agricoles et de l’industrie agricole à travers le renforcement des entreprises coopératives. De nos jours, les grandes firmes multinationales investissent de plus en plus dans la recherche agricole, alors que le secteur public y contribue de moins en moins. Même si les questions d’éthique de la recherche concernant le brevetage « de la vie » sont complexes, il n’en reste pas moins que notre façon de percevoir la recherche agricole aujourd’hui a radicalement changé.

On accepte désormais le fait que les chercheurs soient rémunérés pour leurs inventions ; toutefois, vu le nombre considérable de droits de propriété intellectuelle qui sont contrôlés par les grandes sociétés, la plupart de ces inventions demeurent hors du domaine public. Il convient de déterminer si le brevetage (celui des séquences d’ADN, par exemple) encourage ou freine la recherche. Il encourage assurément la recherche dans le secteur industriel, mais bon nombre de ces inventions ne sont accessibles ni aux universités, ni aux instituts de recherche publics. Les grandes sociétés privées n’ont pas l’habitude de déployer ni d’orienter leur recherche vers les petits exploitants pauvres des pays en développement. Celle-ci est plutôt tournée vers les cultures, les traits et les technologies qui permettent d’envisager des avantages majeurs garantissant de bons retours sur investissements pour les pays industrialisés ou les exploitations agricoles commerciales, ce qui soulève un émoi considérable. Dans les pays en développement qui affichent des niveaux de pauvreté élevés, l’impact de ces technologies n’est pas encore suffisamment démontré, dans la mesure où il n’a pas tout à fait répondu à l’attente espérée. S’il est probablement vrai que le génie génétique peut produire de nombreuses variétés améliorées, son rôle possible dans la lutte contre la malnutrition et l’amélioration des rendements et des moyens de subsistance dans les pays en développement est souvent remis en question et risque en définitive de mettre en péril la viabilité des petites exploitations agricoles, notamment en milieu rural, où l’on cultive encore principalement des variétés locales parfaitement adaptées aux conditions environnementales depuis plusieurs millénaires. La recherche en biotechnologie agricole est aujourd’hui concentrée dans les « pays industrialisés du nord ». Le secteur de la recherche visant à répondre aux préoccupations qui touchent à la fois à l’alimentation et à la santé dans les pays en développement (pris en charge essentiellement par le secteur public) est en pleine expansion.

Tout comme les scientifiques, nous mettons en avant la prévalence d’une « éthique utilitaire ». C’est pourquoi nous devons juger en fonction des résultats de nos actions. Si nos actions sont conduites pour le plus grand bien ou pour le plus grand nombre de personnes possible, celles-ci sont jugées acceptables. Il en va de notre responsabilité de veiller à ce que la recherche agricole, qu’elle soit publique ou privée, augmente réellement les performances du secteur et serve l’intérêt général, aujourd’hui et demain, de manière durable.

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28/07/2008


Le site web Connaissances pour le Développement soutient le dialogue de politique sur la S&T pour le développement agricole et rural dans les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP). Cela permet à la communauté scientifique –essentiellement des scientifiques et experts en technologie dans la recherche et le développement agricole, des décideurs, des paysans et d’autres parties prenantes et acteurs- de partager et d’analyser les résultats des efforts nationaux et régionaux et de collaborer pour utiliser la science et la technologie pour le développement de l’agriculture dans leurs pays. (http://knowledge.cta.int).

Les opinions exprimées ici sont celles de leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue du CTA.

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