La production de blé biologique en France,Vers une fragilisation de la filière » maladies des plantes , agriculture et écologie

 La production de blé biologique en France,Vers une fragilisation de la filière

29/4/2009

La production de blé biologique en France,Vers une fragilisation de la filière ?Christophe David (*)

Introduction

Longtemps limitée à une clientèle spécialisée, l'agriculture biologique a acquis ces dernières années une image favorable auprès de la population Européenne. En effet, les crises alimentaires répétées (vache folle, dioxine…) et l'introduction d'organismes génétiquement modifiées ont conduit de nombreux consommateurs à se tourner vers des produits issus de l'agriculture biologique. L'augmentation de la demande attire les acteurs de la grande distribution dont l'implication contribue à l'élargissement de la clientèle (Allard et al, 2000).La filière des céréales biologiques destinées à la consommation humaine domine largement le secteur de la transformation en occupant 40% du marché (Le Floc'h-Wadel, Sylvander, 2000). Malgré un marché particulièrement favorable, la conversion des systèmes céréaliers ne s'effectue pas sans peine. Au risque social (marginalisation, abandon des structures d'aide et de conseil,…) s'ajoute une incertitude économique inféodée à de nouvelles contraintes : manque de références techniques, encadrement limité, accroissement du temps de travail et d'observation, demande de sécurité alimentaire et garantie de qualité émanant de l'aval. Les conditions et contraintes de production du blé biologique en France sont une illustration du contexte actuel auquel se trouvent confrontés les céréaliers biologiques.

1.      Eléments de contexte

11 le développement de l'agriculture biologique en Europe

Au cours des cinq dernières années, la consommation Européenne de produits biologiques a connu une croissance annuelle proche de 20%. Face à une telle demande, la production biologique progresse à un rythme équivalent (Lampkin, 2000). Néanmoins, ces chiffres cachent des disparités importantes entre les pays (figure 1), certains pratiquent l'agriculture biologique sur 3 à 10% de leur SAU (Italie, Autriche, Danemark) alors que d'autres comme la France sont à moins de 2%.

Bien que le marché des produits biologiques demeure restreint, l'application en France du plan annuel de développement de l'agriculture biologique (Helfter, 2000) joint à l'augmentation des aides par l'intermédiaire des contrats territoriaux d'exploitation facilite la conversion à l'agriculture biologique des systèmes de production. L'agriculture biologique Française représente actuellement 9000 exploitations et 371 000 hectares, soit 1,3% de l'ensemble des exploitants (Agreste, 2001), ce qui est encore très loin des 5% visés à l'horizon 2005. Par conséquent, la production française ne permet pas de satisfaire la demande d'où des importations plus ou moins fortes (de 20 à 60%) selon les filières, associées à des risques de fraudes.

12 Place des productions céréalières biologiques

Depuis 1996, le développement de la production biologique en France s'est caractérisée par une augmentation annuelle de plus de 40% des productions animales, et plus particulièrement des ateliers avicoles et porcins en réaction à la crise de la vache folle (figure 2). Parallèlement, les surfaces en grandes cultures ont progressé de façon moins rapide (figure 3) d'où de fortes importations en matières premières pour l'alimentation animale. Toutefois, l'année 2000 se caractérise par un ralentissement dans la croissance des productions animales notamment suite à l'entrée en vigueur en août 2000 de la réglementation Européenne sur les productions animales qui rend quasi impossible le développement des ateliers hors-sol. De même, la croissance des surfaces en céréales et oléo-protéagineux bio (+24%) a été plus rapide que celle des surfaces fourragères du fait de la forte revalorisation des aides à la conversion des céréales, évoluant en 2000 de 512 $CA à 1707 $CA sur la période de conversion. Après plusieurs années de déficit, on note un certain rééquilibrage entre productions animales et végétales bio, dont l'objectif est d'assurer une meilleure couverture nationale des besoins en matières premières pour l'alimentation des animaux. Toutefois, le maintien d'une demande en forte croissance et l'ouverture du marché des productions bio à l'échelle Européenne laisse présager de nouvelles importations de céréales mais aussi de produits animaux à plus forte valeur ajoutée (ex. viande bovine).

Depuis septembre 2001, la suppression des frais de douane imposés aux produits issus de l'Europe de l'Est en voie d'intégration dans l'Union Européenne renforce la crainte d'importations importantes de céréales. Selon Viaux et al, (2000) des pays comme la Hongrie pourrait, dans un avenir proche, fournir du blé bio panifiable en grande quantité à un prix de vente de 300 $CA/t alors que le prix national moyen est actuellement de 400 $CA/t (cf. §43). La réglementation Française liée au logo AB (autorisation d'apposer ce logo sur les produits destinés à la consommation humaine) interdit actuellement l'utilisation de produits extérieurs à l'Union Européenne. Mais compte tenu du déficit en production à l'échelle Européenne, cette condition paraît fragile dans le cas des pays en voie d'intégration.

Dans un tel contexte économique, est-il possible d'envisager un développement durable de la production de blé bio en France ? Comment différencier et garantir la qualité des blés biologiques français ?

2.      La filière blé tendre biologique en France

21 L'évolution des surfaces

Les céréales biologiques en France (blé tendre, blé dur, orge, triticale) représentent le plus faible taux de croissance des productions céréalières et fourragères avec un taux de croissance moyen de 23% (figure 3). La raison principale tient au faible taux de conversion des systèmes céréaliers sans élevage. Les régions de l'Ouest et du Sud-Est de la France, où le développement de l'agriculture biologique est important, (figure 4) sont des secteurs où les systèmes de polyculture élevage sont dominants. Les régions céréalières (Bassin parisien et Est de la France) présentent, quant à elle, un taux réduit de conversion de par l'absence de structures de développement et d'approvisionnement "relais", la concurrence avec des productions spécialisées à forte valeur ajoutée (betterave, pomme de terre,…) et le maintien d'un certain rejet social de cette agriculture alternative face à un système conventionnel dominant.

Par conséquent, la collecte des céréales bio s'effectue dans des zones différentes des grandes régions céréalières conventionnelles. Le différentiel en potentiel de production entre les pratiques biologiques et conventionnelles semble plus faible dans ces régions (évalué à moins 20-30%), la présence d'élevage à proximité facilite les transferts de matières organiques entre exploitations, les structures de développement et associations sont présentes pour appuyer les agriculteurs en conversion, …voici tout un ensemble de facteurs qui facilite les conversions.

Trois marchés se distinguent par leur poids sur les filières et leurs perspectives d'avenir : le blé tendre, le maïs et le tournesol. Ils réalisent à eux seuls près de 50% des tonnages produits alors qu'ils représentent 62% du marché des céréales et oléo-protéagineux biologiques (ONIC, 2000a). Dans les exploitations céréalières sans élevage, le blé tendre constitue la culture principale dans la rotation, compte tenu de sa bonne valorisation (cf. §4) au regard des cultures destinées à l'alimentation animale (maïs et tournesol ). Il couvre environ 40 % de la sole céréalière biologique cultivée en France (figure 5) et représente 41% de la demande en produits céréaliers (cf. tableau 1).

Tableau 1 Bilan de la production en céréales biologiques

En 1000 t

Production

Importation

Total

Taux couverture en %

Blé tendre

34.5

52.5

87

60

Dont alim humaine

27

30

57

53

Dont alim animale

7.5

22.5

30

75

TOTAL céréales (1)

72.8

94

166.8

56

Oléoprotéagineux (2)

15.3

18.2

33.6

54

TOTAL (1+2)

100.5

112.2

212.7

53

Source ONIC 2000a

22. La filière blé tendre, un marché en forte dépendance

La production nationale d'environ 35000 tonnes permet de couvrir 40% des besoins nationaux, le reste des tonnages étant assuré par l'importation. L'Italie et l'Allemagne sont les deux principaux pays d'origine du blé bio importé, suivis de la Hollande, la Finlande, la Hongrie et la Slovaquie. Les importations se font préférentiellement en provenance des pays limitrophes dont la demande nationale est couverte. Toutefois, l'accroissement de la demande en Europe conduit à diversifier les sources d'approvisionnement et augmente, par conséquent, les prix d'achat par l'accroissement des coûts de transport. Par ailleurs, l'arrivée récente de blés en provenance des pays d'Europe de l'Est conduit à quelques réserves quant à l'équivalence des cahiers des charges. Bien que la réglementation soit équivalente en Europe depuis 1991 (Reg. EU 2092/91), les principes et rigueurs des contrôles dépendent des certificateurs. En outre, l'importation de céréales biologiques est actuellement contrôlée par quelques négociants qui imposent aux meuniers des prix à la hausse, notamment pour les blés améliorants (prix moyen 530 $CA /tonne).

En termes de marché, l'alimentation humaine représente les plus gros débouchés avec 66% des tonnages. Cependant c'est la filière animale qui progresse le plus vite aggravant le déficit constaté. En effet, le manque de céréales secondaires (triticale, avoine) conduit à une autoconsommation importante du blé sur les exploitations de polyculture-élevage (plus de 60%).

23 Un réseau de collecte qui se développe

Parmi les 138 collecteurs recensés et agréés en 2000, 49 moulins et 31 coopératives sont des collecteurs de blé biologique. Par rapport à la campagne précédente, 29 collecteurs supplémentaires ont été identifiés; la collecte est alors plus facile dans les secteurs de production suite à l'implication des organismes coopératifs de stockage. A l'inverse, cette évolution récente renforce, dans certains cas, la concurrence sur un secteur où les approvisionnements sont limités, ce qui peut expliquer l'augmentation récente des prix de vente des producteurs (cf. §4). Au niveau des producteurs, la collecte a été facilitée, le stockage n'étant plus nécessaire sur la ferme, certaines exploitations de taille moyenne (moins de 60 hectares) se sont converties à l'agriculture biologique.

24 La minoterie point central de la filière

L'essentiel des volumes destinés à l'alimentation humaine converge vers la minoterie. Seuls les sous-produits (sons et issues) sont valorisés dans la filière alimentation animale. De même, on note une faible proportion de produits élaborés (soit 6 000 tonnes en équivalent blé sous forme de muesli, biscuits…). Le secteur de la minoterie Française est représenté par un nombre important de petites structures (60 environ) à l'inverse des autres pays Européens où seules 2 à 3 structures gèrent l'ensemble du marché (cas du Royaume Uni et du Danemark). Ces minoteries, traditionnellement ancrées dans le secteur de la bio , transforment de petites quantités soit en moyenne 1000 tonnes par an (Degas et al, 2001). Suite aux récentes difficultés d'approvisionnement, elles ont parfois développé un secteur meunier complémentaire (ex. farine issue de l'agriculture raisonnée, farine de terroir) ou diversifié leur activité (ex. développement d'un secteur alimentation animale). Par ailleurs, les difficultés d'approvisionnement ont limité les groupes meuniers conventionnels à s'intéresser à ce secteur d'où une moindre concurrence due à une bonne répartition des structures sur le territoire Français.

Parmi les débouchés des minotiers, la boulangerie artisanale (1000 magasins certifiés auxquels s'ajoutent 2 à 3000 boutiques non certifiées) incorporent 30 000 tonnes en équivalent blé, tandis que 12 boulangeries industrielles absorbent 6 000 tonnes en équivalent blé (ONIC, 2000c). La commercialisation s'effectue, soit de façon directe, soit par l'intermédiaire de distributeurs spécialisés (ex. réseau BIOCOOP) proportionnellement en régression. En effet, les dernières études de marché mettent en évidence un élargissement de la clientèle et une plus forte fidélisation de celle-ci dans le secteur de la boulangerie. Parallèlement, certains groupes d'hypermarché ont mis en place des filières bio, traitant à l'heure actuelle 12000 tonnes en équivalent blé, où la clientèle est plus occasionnelle (tableau 2).

Tableau 2. Les débouchés du blé meunier

Les débouchés Ref 1999

En %

Boulangeries Industrielles

10

Boulangeries Artisanales

50

Floconnerie

2

Hypermarchés

20

Industries agro-alimentaires

10

Divers

8

Source ONIC 2000c

L'élargissement des débouchés conduit à une multiplication des contraintes et exigences imposées aux minotiers (traçabilité, qualité technologique). Confrontés à une production éparpillée géographiquement, aux approvisionnements limités en volume et de qualité irrégulière, ainsi qu'à l'augmentation des prix des blés importés, les minotiers et autres transformateurs de la filière ont de plus en plus de difficultés à rentabiliser leur outil de production. Par exemple, un minotier de la région Rhône-Alpes est en contrat avec plus de 20 producteurs et 25 boulangers et magasins spécialisés pour assurer la production de 2 000 tonnes de farines équivalent blé par an. L'absence de garanties et engagements à long terme des producteurs, situés dans un contexte de prix élevé, fait face à une demande de la part des minotiers d'une plus grande sécurité de leurs approvisionnements. On voit alors apparaître des contrats de production garantissant la relation entre l'agriculteur, le collecteur et le meunier. Enfin, il convient de noter le décalage entre la présence de collecteurs et minotiers sur l'ensemble du territoire Français (figure 6) et la relative concentration de la production de blé bio (figure 4). Par conséquent, l'apparition de concurrence à l'échelle locale, dans les situations où ni les producteurs ni les collecteurs se sont organisés collectivement, conduit à une forte pression sur les prix à la hausse mais aussi parfois à la baisse (cas du micro-marché de la boulangerie de proximité).

3 Production de blé biologique et contraintes techniques

La production de blé bio en France est confrontée à de nombreux difficultés techniques conduisant à une limitation des rendements (rendement moyen en blé : 3,6 T/ha), à de faibles teneurs en protéines (égale en moyenne à 10%) et surtout à une forte variabilité des résultats. La présence et le type de difficultés techniques rencontrées dépend avant tout des systèmes céréaliers présents.

31 Les systèmes de cultures céréaliers

On identifie en France environ 2000 exploitations produisant des céréales dont le blé. Ces exploitations cultivent 29000 hectares de céréales bio en 1999, soit près de 15 hectares par producteur, contre environ 26 hectares pour les producteurs conventionnels. En outre, on note une grande diversité dans les systèmes de production: plus de la moitié des exploitations produisent moins de 10 hectares de céréales biologiques. En revanche, 1/3 de la sole en céréales est concentrée dans 5% des exploitations. Au travers de cette diversité à l'échelle du territoire, on retrouve les 4 principaux systèmes de production de céréales présents en Europe.


Tableau 3. Principales caractéristiques des systèmes céréaliers Européens  (David, 2000)

 

Rotation

Nutrition

azotée

 

 

% Légumineuses ou engrais vert

Apports d’azote sur blé

Les systèmes mixtes

- 50 % légumineuses fourragères

- 50 % Céréales

40 - 50 %

Non

Les systèmes  céréaliers d’Europe du Nord

- 40 % Céréales

- 20 % Pomme de terre ou betterave

- 20% protéagineux

< 30 %

Oui

0 - 80 u N/ha

Les systèmes céréaliers méditerranéens

-<30% légumineuses à graines

- 40% Céréales

< 30 %

Oui

0 - 150 u N/ha

Les systèmes extensifs

- 40 % Céréales

- 20 % Pomme de terre ou betterave

< 20 %

Oui

0-50 u N/ha

1)   Les systèmes mixtes, présents en Europe de l’Ouest, sont issus d’exploitations de polyculture-élevage, où la part des cultures fourragères et/ou des engrais verts est importante. L’équilibre économique est assuré grâce à de faibles dépenses (coût de fertilisation nul), à la présence de cultures de ventes rémunératrices (principalement le blé meunier panifiable) et au maintien, dans certains cas, d’un atelier d’élevage qui permet de valoriser les céréales secondaires (Watson CA et al, 1999). Ces exploitations présentes dans l'Ouest de la France ont des rotations qui peuvent aller jusqu'à 8 ans du fait de l'implantation de légumineuses fourragères et/ou prairies temporaires (Ghesquière P, 1996) .

2)   Les systèmes céréaliers d’Europe du Nord

Ces systèmes ont suivi, dans une moindre mesure, le processus d’intensification observé en agriculture conventionnelle notamment grâce à l’utilisation, d’une part, d’effluents issus d’élevage conventionnel (fientes de poules), et, d’autre part, de sous produits de l’industrie (ex vinasse de betterave) et/ou de déchets verts certifiés. Les rotations sont courtes (4-5ans), associant dans le temps des cultures de rente (ex pomme de terre, betterave), des céréales mais aussi des légumineuses fourragères bisannuelles (ex. trèfle) ou des protéagineux (féverole, pois). Ces dernières permettent d’enrichir le sol en éléments minéraux (azote, phosphore) et de les restituer aux cultures suivantes. Certaines exploitations de grande taille (plus de 150 hectares) converties plus récemment, continuent à exploiter une partie de leurs cultures en production conventionnelle d'où des problèmes d'identification des cultures bio et conventionnelles .

3) Les systèmes céréaliers méditerranéens

Les évolutions de la politique agricole commune Européenne, survenue en 1992, favorisant les cultures irriguées (dont notamment les oléo-protéagineux) par l'obtention de primes élevées (1050 $CA/hectare), associées à la prise de conscience de l’intérêt économique de l’agriculture biologique ont crée un contexte favorable au développement des systèmes céréaliers en Europe du Sud. Les légumineuses à graines et, dans certains cas, les espèces fourragères semées en inter-rang dans les cultures de printemps assurent un apport d’azote dans la rotation. Les oléo-protéagineux et les céréales secondaires, destinées à l’alimentation animale, sont préférées au dépens des céréales panifiables. La production de blés meuniers est souvent associée à une relative intensification grâce, d’une part, à l’irrigation et, d’autre part, à des importations d’effluents et d’engrais organiques. Ces systèmes sont présents dans le Sud-Est de la France où l'irrigation est principalement orientée vers les cultures de printemps. La production de blé fait alors face à de fréquents déficits hydriques et azotées. On note dans certains cas la présence de blés de printemps absents dans les autres systèmes.

4) Les systèmes céraliers d’Europe de l’Est

Plus récemment, sont apparus en Europe de l’Est des grandes exploitations céréalières (> 150 hectares) où l’équilibre technico-économique est assuré grâce à une faible utilisation des intrants suite à la présence d’élevage, l’utilisation de main d’œuvre à faible coût et la présence de conditions pédo-climatiques favorables. La majeure partie de la production est exporté vers les pays d’Europe de l’Ouest, suite à de faibles coûts de production (Guillonnet & Maisons, 1999).

Category : BLE - 1 | Write a comment | Print

Comments

| Contact author |