Pratiques paysannes, théories savantes et transmission des maladies des blés » maladies des plantes , agriculture et écologie

 Pratiques paysannes, théories savantes et transmission des maladies des blés

3/4/2009

Pratiques paysannes, théories savantes et transmission des maladies des blés (1730-1760) (*)

Par Gilles DENIS (**)


En prenant en compte les pratiques et savoirs paysans, certains savants, à partir des années 1750, proposent de nouveaux modèles explicatifs pour les maladies qui noircissent, entièrement ou partiellement, les grains de froment dans les champs, remplaçant ainsi ceux apparus dans l’Antiquité.

 

Jusqu’au milieu du XVIIIème siècle, les explications savantes des dommages observés sur les plantes sont très proches de celle donnée par Théophraste pour l’érusibé ou de celle donnée par Pline l’Ancien pour la rubigo. Pour le premier, l’érusibé (rougissement, rouille, etc.) est une sorte de putréfaction du liquide qui se rassemble à la surface des plantes.

Ce dommage n’apparaît pas après une forte pluie – le liquide rassemblé sur la feuille serait lessivé – mais après une petite pluie ou de fortes rosées suivies d’un soleil ardent. Pour Pline, la rubigo (rouille) apparaît, lors d’une certaine disposition des astres, par l’effet du froid d’une nuit de pleine lune sur la rosée qui tombe de la voie lactée. La suite explicative – petite pluie, bruine, rosée ou brouillard suivi d’un soleil

ardent – proposée par Théophraste, restera comme la cause principalement retenue pour les maladies des plantes par les savants jusqu’au milieu du XVIIIème siècle. Avant le milieu du XVIIIème siècle, les savants, peu nombreux, qui écrivent sur la transformation partielle ou totale du grain de blé en poussière noire, le font d’une manière secondaire dans des écrits portant sur un autre sujet. Ainsi, Charles Bonnet, dans une dissertation sur « la végétation des plantes dans d’autres matières que la terre » (1750), présente quelques observations qui, selon lui, montrent que le dommage est dû à l’action des rosées gelées sous l’effet des premiers rayons du soleil.

Très tôt, les pratiques paysannes, souvent décrites par plusieurs

auteurs de toute l’Europe, suggèrent que l’origine de la « brûlure » ou « nielle » qui noircit les grains de céréales est dans quelque chose lié à la semence. Dans ses mémoires, Claude Haton raconte ainsi, au XVIème siècle, que les paysans évitent d’avoir de la « bruyne », maladie qui remplit les grains de farine noire puante, en utilisant une semence

saine provenant d’une autre région.

Le nombre de textes (livres, articles de périodiques), portant sur les aspects scientifiques et techniques de l’agriculture, augmentent rapidement à partir des années 1730. Leurs auteurs, dans les premières décennies, sont généralement des lettrés ruraux tels que des responsables administratifs, des propriétaires, des fermiers, des cultivateurs, des curés, etc. On retrouve ces types de personnalités dans les premières sociétés d’agriculture, dès le début du siècle en Grande- Bretagne, à partir des années 1750 pour le continent. Leurs

textes se situent entre de simples descriptions des pratiques

paysannes et des explications théoriques plus ou moins élaborées.

On y trouve des remèdes pour bien choisir et lessiver les semences de manière à protéger du noircissement les futurs épis du printemps. Par exemple, Ancelot suggère, en 1730, dans le Journal de Verdun, de prévenir la « nielle » en suivant ce qui se fait avec succès chez lui en Picardie, en choisissant un blé non moucheté (c’est-à-dire un grain sain non tâché lors de la récolte par la poussière noire et puante d’un grain

niellé), venant d’un autre sol et lessivé dans de la chaux. Le blé moucheté, plus que le blé niellé, est le véritable problème économique des paysans. La présence de grains niellés réduit relativement l’importance de la récolte mais la présence de poussière sur la récolte, suite à l’éclatement de ces grains niellés, aboutit à ce que tous les blés soient mouchetés, ce qui entraîne la production d’une farine violacée à l’odeur de poisson pourri et donc de très bas prix.

En France, le débat sur cette maladie du froment aboutit à l’immense succès du chimiste métallurgiste Mathieu Tillet.

C’est essentiellement après avoir lu les auteurs ruraux, et notamment

un anonyme du Pays de Caux, que Tillet propose une nouvelle explication et un remède inspiré, dit-il, des paysans normands qui refusent sans ambiguïté le discours savant qui accuse les intempéries. Pour Tillet, les pratiques paysannes sont le résultat d’une très longue histoire d’essais

effectués dans les champs qu’il faut savoir recueillir. Il s’oppose à l’accusation de routine dont elles sont souvent l’objet de la part des savants. Sa Dissertation sur « la cause qui corrompt et noircit les grains de blés dans les épis » obtient, en 1754, le prix de l’Académie royale des sciences de Bordeaux.

Se mêlent, dans le modèle de Tillet, les explications issues des pratiques paysannes mais aussi des concepts provenant de la médecine iatrochimique de Jean Astruc. Pour Tillet, le noircissement des grains de froment est dû à une sorte de ferment, une sorte de virus chimique, présent dans la poussière noire, elle-même présente dans le grain malade.

Ce ferment-virus se retrouve sur un grain sain sali par cette poussière noire lors de la récolte. Lorsqu’un tel grain est utilisé comme semence à l’automne, le ferment-virus se retrouve, au printemps, au niveau de l’épi émergeant. Il agit alors en transformant, par une sorte de fermentation, la sève en poussière noire puante identique à lui-même. Ce ferment-virus prend ainsi la place du ferment habituel qui transforme,

par une autre fermentation, la sève en farine blanche nourricière. Tillet propose le même remède que celui des paysans : le lavage des semences à la chaux. Il le justifie en affirmant que le ferment est ainsi neutralisé chimiquement.

Le succès de Tillet est immense. Il est très largement cité avec éloge dans toute l’Europe. Plusieurs chimistes, dont Parmentier, Fourcroy ou Vauquelin, chercheront à préciser le processus qu’il a imaginé. Le fait que l’explication et le remède proposés par Tillet soient en accord avec les pratiques et savoirs paysans est une raison, sinon la principale, de son succès parmi la communauté des auteurs ruraux et des savants

qui sont intéressés par l’amélioration de l’agriculture.

Il apparaît comme le « physicien agriculteur » type imaginé par cette communauté. Sa méthode, la prise en compte de ce qui se fait dans les campagnes et l’expérimentation dans les champs, correspond à la méthode ambitionnée par cette communauté. Cette dernière est le résultat d’un contexte particulier – de la fin des années 1720 au début des années 1760 – caractérisé, spécialement en France, par le développement de quatre mouvements socioculturels :

1) le développement de l’idée selon laquelle « l’utilité » est la valeur essentielle, si ce n’est unique, de la science ;

2) le développement de l’idée selon laquelle les méthodes de la nouvelle science – observation et expérience – seules permettent de comprendre et maîtriser la nature (empirisme, sensualisme) ;

3) le développement de l’idée selon laquelle l’agriculture est la principale, si ce n’est la seule, source des richesses (physiocratie) ;

4) l’accroissement de l’alphabétisation dans une grande partie du royaume de France depuis la fin du XVIIème siècle qui donne des lecteurs et des auteurs.

Tillet réalise le projet, mis en avant en particulier par Diderot, Réaumur et Duhamel du Monceau, d’associer sciences et « arts et métiers » pour le bien des deux domaines. En combinant expérience professionnelle et expérience paysanne, il achève à la fois un succès théorique (en mettant en évidence le processus contagieux à travers la poussière noire) et un succès pratique (en proposant un remède normalisé).

De nos jours, ces pratiques paysannes ancestrales sont toujours efficaces et leur savoir implicite toujours correct. En revanche, le modèle de Tillet et ses améliorations chimiques effectuées par les chimistes français sont oubliés depuis le début du XIXème siècle.

Il semble nécessaire de se représenter les relations entre monde paysan et monde savant comme celles existant entre deux cultures différentes ayant leurs propres cohérences et leurs propres rythmes : l’information venant de l’une est acceptée, traduite par l’autre, quand elle s’intègre dans une histoire, un contexte, qui peut l’utiliser.

Pour plus d’informations :

Cf. Pratiques paysannes et théories savantes préagronomiques au XVIIIème siècle : le cas des débats sur la transmission des maladies des grains de blé, Gilles Denis,

Revue Histoire des Sciences, 2001.

(**)Maître de conférences en histoire et épistémologie des sciences du vivant, Université de Lille 1

* mémoires de science : rubrique dirigée par Ahmed Djebbar

Category : BLE - 1 | Write a comment | Print

Comments

| Contact author |