Pratiques paysannes, théories savantes et transmissiondes maladies des blés (1730-1760)
(*)
Par Gilles DENIS (**)
En prenant en compte les pratiques et savoirs paysans, certains
savants, à partir des années 1750, proposent de nouveaux modèles explicatifs pour les maladies qui noircissent, entièrement
ou partiellement, les grains de froment dans les champs, remplaçant ainsi ceux
apparus dans l’Antiquité.
Jusqu’au milieu du XVIIIème siècle, les explications savantes des
dommages observés sur les plantes sont très proches de celle donnée par
Théophraste pour l’érusibé ou de celle donnée par Pline l’Ancien pour la rubigo. Pour le premier, l’érusibé (rougissement, rouille,
etc.) est une sorte de putréfaction du liquide qui se rassemble à la surface
des plantes.
Ce dommage n’apparaît pas après une forte pluie – le liquide rassemblé
sur la feuille serait lessivé – mais après une petite pluie ou de fortes rosées
suivies d’un soleil ardent. Pour Pline, la rubigo (rouille) apparaît, lors
d’une certaine disposition des astres, par l’effet du froid d’une nuit de
pleine lune sur la rosée qui tombe de la voie lactée. La suite explicative –
petite pluie, bruine, rosée ou brouillard suivi d’un soleil
ardent – proposée par Théophraste, restera comme la cause principalement
retenue pour les maladies des plantes par les savants jusqu’au milieu du
XVIIIème siècle. Avant le milieu du XVIIIème siècle, les savants, peu nombreux,
qui écrivent sur la transformation partielle ou totale du grain de blé en
poussière noire, le font d’une manière secondaire dans des écrits portant sur
un autre sujet. Ainsi, Charles Bonnet, dans une dissertation sur « la
végétation des plantes dans d’autres matières que la terre » (1750), présente
quelques observations qui, selon lui, montrent que le dommage est dû à l’action
des rosées gelées sous l’effet des premiers rayons du soleil.
Très tôt, les pratiques paysannes, souvent décrites par plusieurs
auteurs de toute l’Europe, suggèrent que l’origine de la « brûlure
» ou « nielle » qui noircit les grains de céréales est dans quelque chose lié à
la semence. Dans ses mémoires, Claude Haton raconte ainsi, au XVIème siècle,
que les paysans évitent d’avoir de la « bruyne », maladie qui remplit les
grains de farine noire puante, en utilisant une semence
saine provenant d’une autre région.
Le nombre de textes (livres, articles de périodiques), portant sur
les aspects scientifiques et techniques de l’agriculture, augmentent rapidement
à partir des années 1730. Leurs auteurs, dans les premières décennies, sont
généralement des lettrés ruraux tels que des responsables administratifs, des
propriétaires, des fermiers, des cultivateurs, des curés, etc. On retrouve ces
types de personnalités dans les premières sociétés d’agriculture, dès le début
du siècle en Grande- Bretagne, à partir des années 1750 pour le continent.
Leurs
textes se situent entre de simples descriptions des pratiques
paysannes et des explications théoriques plus ou moins élaborées.
On y trouve des remèdes pour bien choisir et lessiver les semences
de manière à protéger du noircissement les futurs épis du printemps. Par
exemple, Ancelot suggère, en 1730, dans le Journal de Verdun,
de prévenir la « nielle » en suivant ce qui se fait avec succès chez lui en
Picardie, en choisissant un blé non moucheté (c’est-à-dire un grain sain non
tâché lors de la récolte par la poussière noire et puante d’un grain
niellé), venant d’un autre sol et lessivé dans de la chaux. Le blé
moucheté, plus que le blé niellé, est le véritable problème économique des
paysans. La présence de grains niellés réduit relativement l’importance de la
récolte mais la présence de poussière sur la récolte, suite à l’éclatement de
ces grains niellés, aboutit à ce que tous les blés soient mouchetés, ce qui
entraîne la production d’une farine violacée à l’odeur de poisson pourri et
donc de très bas prix.
En France, le débat sur cette maladie du froment aboutit à l’immense
succès du chimiste métallurgiste Mathieu Tillet.
C’est essentiellement après avoir lu les auteurs ruraux, et
notamment
un anonyme du Pays de Caux, que Tillet propose une nouvelle
explication et un remède inspiré, dit-il, des paysans normands qui refusent
sans ambiguïté le discours savant qui accuse les intempéries. Pour Tillet, les
pratiques paysannes sont le résultat d’une très longue histoire d’essais
effectués dans les champs qu’il faut savoir recueillir. Il
s’oppose à l’accusation de routine dont elles sont souvent l’objet de la part
des savants. Sa Dissertation sur « la cause qui corrompt et noircit les grains de blés dans les
épis » obtient, en 1754, le prix de l’Académie
royale des sciences de Bordeaux.
Se mêlent, dans le modèle de Tillet, les explications issues des
pratiques paysannes mais aussi des concepts provenant de la médecine
iatrochimique de Jean Astruc. Pour Tillet, le noircissement des grains de
froment est dû à une sorte de ferment, une sorte de virus chimique, présent
dans la poussière noire, elle-même présente dans le grain malade.
Ce ferment-virus se retrouve sur un grain sain sali par cette poussière
noire lors de la récolte. Lorsqu’un tel grain est utilisé comme semence à
l’automne, le ferment-virus se retrouve, au printemps, au niveau de l’épi
émergeant. Il agit alors en transformant, par une sorte de fermentation, la
sève en poussière noire puante identique à lui-même. Ce ferment-virus prend
ainsi la place du ferment habituel qui transforme,
par une autre fermentation, la sève en farine blanche nourricière.
Tillet propose le même remède que celui des paysans : le lavage des semences à
la chaux. Il le justifie en affirmant que le ferment est ainsi neutralisé
chimiquement.
Le succès de Tillet est immense. Il est très largement cité avec
éloge dans toute l’Europe. Plusieurs chimistes, dont Parmentier, Fourcroy ou
Vauquelin, chercheront à préciser le processus qu’il a imaginé. Le fait que
l’explication et le remède proposés par Tillet soient en accord avec les
pratiques et savoirs paysans est une raison, sinon la principale, de son succès
parmi la communauté des auteurs ruraux et des savants
qui sont intéressés par l’amélioration de l’agriculture.
Il apparaît comme le « physicien agriculteur » type imaginé par
cette communauté. Sa méthode, la prise en compte de ce qui se fait dans les
campagnes et l’expérimentation dans les champs, correspond à la méthode
ambitionnée par cette communauté. Cette dernière est le résultat d’un contexte particulier
– de la fin des années 1720 au début des années 1760 – caractérisé,
spécialement en France, par le développement de quatre mouvements
socioculturels :
1) le développement de l’idée selon laquelle « l’utilité » est la
valeur essentielle, si ce n’est unique, de la science ;
2) le développement de l’idée selon laquelle les méthodes de la
nouvelle science – observation et expérience – seules permettent de comprendre
et maîtriser la nature (empirisme, sensualisme) ;
3) le développement de l’idée selon laquelle l’agriculture est la
principale, si ce n’est la seule, source des richesses (physiocratie) ;
4) l’accroissement de l’alphabétisation dans une grande partie du
royaume de France depuis la fin du XVIIème siècle qui donne des lecteurs et des
auteurs.
Tillet réalise le projet, mis en avant en particulier par Diderot,
Réaumur et Duhamel du Monceau, d’associer sciences et « arts et métiers » pour
le bien des deux domaines. En combinant expérience professionnelle et
expérience paysanne, il achève à la fois un succès théorique (en mettant en évidence
le processus contagieux à travers la poussière noire) et un succès pratique (en
proposant un remède normalisé).
De nos jours, ces pratiques paysannes ancestrales sont toujours efficaces
et leur savoir implicite toujours correct. En revanche, le modèle de Tillet et
ses améliorations chimiques effectuées par les chimistes français sont oubliés
depuis le début du XIXème siècle.
Il semble nécessaire de se représenter les relations entre monde
paysan et monde savant comme celles existant entre deux cultures différentes
ayant leurs propres cohérences et leurs propres rythmes : l’information venant
de l’une est acceptée, traduite par l’autre, quand elle s’intègre dans une
histoire, un contexte, qui peut l’utiliser.
Pour plus d’informations :
Cf. Pratiques paysannes et
théories savantes préagronomiques au XVIIIème siècle : le cas des débats sur la
transmission des maladies des grains de blé, Gilles Denis,
Revue Histoire des Sciences, 2001.
(**)Maître de conférences en histoire et épistémologie des sciences du
vivant, Université de Lille 1
* mémoires de science : rubrique
dirigée par Ahmed Djebbar