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 Les palmiers dattiers menacés par la mondialisation commerciale

6/2/2009

palmier dattier
Les palmiers dattiers menacés par la mondialisation commerciale
par Benoît Lambert

Le palmier dattier, Phoenix dactylifera L., connu depuis l’antiquité, était considéré par les égyptiens comme un symbole de fertilité, représenté par les carthaginois sur les pièces de monnaies et les monuments, et utilisé par les Grecs et les Latins comme ornement lors des célébrations triomphales. Originaire d’Afrique du Nord, le palmier dattier est abondamment cultivé de l’Arabie au Golfe Persique, où il forme la végétation caractéristique des oasis. Il est cultivé en outre aux Canaries, dans la Méditerranée septentrionale et dans la partie méridionale des Etats-Unis.

Dans les pays du Maghreb, plusieurs variétés et khalts (variétés potentielles auxquelles aucun nom n’a été attribué, "mélange" en arabe) du palmier dattier sont actuellement menacées d’extinction. Des facteurs "naturels" et d’autres humains sont avancés pour expliquer cette érosion génétique. M. Abdelmalek Zirari, coordonnateur national du projet "Gestion participative des ressources génétiques du palmier dattier dans les oasis du Maghreb" à Zagora au Maroc (région sahélienne), mentionne en particulier :

-  L’impact de la maladie du bayoud, qui a détruit un grand nombre de palmiers dattiers... Malgré les efforts déployés pour pallier ce problème, les capacités nationales de sélection et de multiplication ex situ, nous ne sommes pas parvenus à protéger complètement les palmiers dattiers contre ce fléau.

-  La salinité des sols dans certaines régions, provoquée par des pratiques d’irrigation traditionnelles peu efficaces. Les palmiers, dans de telles situations de salinité voient leur rentabilité diminuer considérablement, au point d’être parfois délaissés par les agriculteurs.

-  L’ensablement, qui recouvre les sols fertiles de superficies modestes.

La maladie du bayoud, due à un champignon dont le mycélium se développe de la base vers le sommet de l’arbre, et provoque la mort lorsqu’il atteint le bourgeon terminal, est la hantise des phéniciculteurs locaux. Mais outre cette maladie, la salinité des sols, et le phénomène d’ensablement, M. Zirari souligne un quatrième facteur à l’origine de cette dangereuse érosion génétique : les "forces du marché". Ces forces (ou faiblesses) du marché sont en effet selon lui en grande partie responsables de l’appauvrissement génétique des variétés cultivées, une évolution rendant les palmeraies plus vulnérables aux maladies telles que le bayoud :

-  Les forces du marché national et international sont aussi une des causes de la disparition de plusieurs variétés du dattier. En effet, les préférences des marchés vont aux dattes de haute valeur commerciale (généralement de grande taille, molles et sucrées), qui sont issues de variétés connues. Pour satisfaire cette demande du marché, les agriculteurs sont en train de remplacer les différentes variétés existant in situ par un nombre très réduit de variétés offrant un meilleur attrait commercial.

Abel Majid Rhouma de l’Institut National de Recherche Agronomique de Tunisie éclairait, en 1993 déjà, cette évolution historique (voir la revue Options méditerranéennes, N° 28). Selon lui, le palmier est, le plus souvent, l’axe principal de la structure d’une oasis, autour de laquelle gravite un ensemble d’autres espèces arboricoles, légumières et fourragères formant un mélange anarchique d’espèces, de "variétés" et de classes d’âge. Ce mélange, souvent volontaire, n’est qu’une diversification dictée par des conditions socio-économiques liées à la vie des habitants de l’oasis. Ces derniers pratiquaient le plus souvent une économie fermée (vie autarcique) en utilisant avant tout et durant toute l’année des produits issus de leurs parcelles. Ils associaient par nécessité, sur une superficie souvent limitée, des espèces et des "variétés" répondant à leurs besoins et aux besoins de leurs animaux. Leur production couvrait d’une façon ou d’une autre la demande de la famille tout au long de l’année. D’où l’origine d’une diversité phytogénétique très importante assurant une production diversifiée et très étalée dans le temps.


Au-delà de leur fonction de production de dattes, les palmeraies sont également un lieu au sol fertile assurant une production alimentaire locale. Ces espaces de culture sont également menacés par la sécheresse et les maladies dont les palmeraies peuvent être atteintes.

Avec l’évolution des moyens de transport, l’amélioration des voies de communication et, plus généralement, le changement des conditions de vie, les habitants de l’oasis sont passés progressivement d’une économie relativement fermée à une économie de plus en plus ouverte sur les marchés local, régional, national et international. Ce changement est à l’origine d’une orientation sélective de plus en plus ciblée sur des productions répondant le plus souvent à la demande des marchés. Cette orientation est parfois dictée par la recherche d’une résistance aux maladies. Et M. Rhouma de préciser : "Nous assistons de ce fait à une évolution des systèmes de culture oasiens vers une relative spécialisation où la sélection pour des raisons commerciales ou de résistance à des maladies est de nos jours la règle. La fragilité de l’équilibre oasien, dans un milieu souvent très sévère, est accentuée par la disparition progressive de la diversité phytogénétique et l’instauration de systèmes orientés de plus en plus vers la monoculture. Devant une telle situation, la sauvegarde et la conservation du patrimoine phytogénétique d’oasis s’imposent pour garder aux systèmes de culture oasiens leurs potentialités d’adaptation, de résistance et de production."

Dix ans plus tard, la situation ne s’est guère améliorée. A cet effet multiplicateur des risques phytopathologiques de la mondialisation, le changement du climat local, s’il est difficile à mesurer, est remarqué de plus en plus clairement par les habitants. Coordonnateur du projet pour tout le Maghreb, M. Noureddine Nasr nous a déclaré lors d’un séminaire à Zagora en décembre 2002 : "Nous n’avons pas d’observations directes sur le changement climatique, notre projet porte plutôt sur la biodiversité. Pourtant nos agriculteurs subissent les conséquences des changements climatiques. Les agriculteurs de la région nous disent qu’il fait de plus en plus chaud et qu’il y a de moins en moins de précipitations. Certaines variétés sont sensibles à la sécheresse et par conséquent menacées. Par ailleurs, les variations climatiques rendent moins prévisibles les productions. Les variétés précoces peuvent soudainement être concurrencées par des variétés venant normalement plus tard durant la saison."

Pour protéger les infrastructures de base, notamment les systèmes d’irrigation menacés par des dunes de sable migrantes, le Projet "Lutte contre la désertification dans la vallée du Draa", une coopération Maroc - Allemagne, contribue à la fixation des dunes.

Le palmier dattier constitue le pivot de l’écosystème oasien des régions sahariennes et pré-sahariennes. Au Maroc par exemple, il contribue à hauteur de 40 à 60% à la formation des revenus agricoles pour 1 millions d’habitants. Il fournit divers matériaux destinés à l’artisanat, à la construction ou à la production d’énergie. De plus, il joue un rôle d’écran en protégeant les oasis contre les influences désertiques et crée un microclimat favorisant le développement de cultures sous-jacentes. Ce que craignent par-dessus tout les observateurs, c’est que s’installe une spirale négative de relations de cause à effet entre les diverses agressions que subissent les palmeraies, ce qui aurait des conséquences dramatiques pour cette population. Les programmes de recherches sur le palmier dattier des Ministères de l’Agriculture du Maroc, d’Algérie et de Tunisie et de L’Institut international des ressources phytogénétiques (IPGRI) ont donc lancé un projet de gestion participative des ressources génétiques du palmier dattier dans les oasis du Maghreb. Financé par le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) et le Fonds pour l’environnement mondial (FEM), il vise à faire pièce des obstacles qui entravent les actions de préservation de la diversité génétique des palmiers dattiers dans les oasis du Maghreb. Dans le cadre d’une approche participative impliquant tous les intervenants dans le secteur du dattier, le projet agit en concertation avec les multiples programmes et les communautés locales, en vue d’une meilleure gestion des écosystèmes oasiens. Des équipes pluridisciplinaires mixtes travaillent sur une série de sites, dont deux au Maroc, un en Algérie et deux en Tunisie.

La vallée du Draa est couverte de palmeraies sur près de 200 km. Le Draa est formé des eaux mêlées des oueds Ouarzazate et Dadès, qui descendent du Haut Atlas.

Il a creusé son lit à travers l’Anti-Atlas. Ce serait un bien long fleuve si ses eaux atteignaient vraiment l’océan Atlantique (750 km), mais cela n’arrive pratiquement jamais de nos jours.

Contribuant à la diminution de la biodiversité des palmiers dattiers, la mondialisation participe des menaces qui pèsent sur les palmeraies, au rang desquelles on trouve également les maladies et la sécheresse.

Pour jouer son rôle de préservation de l’environnement oasien, le projet va essayer d’augmenter la diversité génétique des palmiers dattiers, et de promouvoir une utilisation plus profitable de cette diversité, afin que les communautés locales puissent bénéficier d’un plus grand nombre de variétés et de khalts. Ainsi son objectif global sera axé sur la lutte contre les forces du marché qui encouragent les agriculteurs à ne cultiver que quelques variétés de haute valeur commerciale au détriment d’une large gamme de variétés existant in situ. Parmi ces variétés très (trop) appréciées mondialement, M. Noureddine Nasr insiste sur la variété deglet nour, "doigt de lumière" en arabe (le mot datte est dérivé du terme grec daktulos signifiant doigt), dont la culture intensive s’est généralisée dans certaines régions et participe largement de l’appauvrissement génétique.

Dattes deglet nour en provenance de Tunisie, chez un marchand à Genève. A droite la variété medjoul, en provenance d’Israël.

Le projet a adopté une stratégie basée sur l’utilisation d’approches participatives impliquant les agriculteurs, les chercheurs et les développeurs afin de réaliser les principales opérations suivantes :

-  Sélectionner in situ des variétés parmi les plus menacées ou les moins connues en vue de leur multiplication.

-  Développer des techniques performantes afin de multiplier le nombre de variétés et/ou de khalts.

-  Développer des marchés alternatifs pour valoriser les produits et les sous-produits des variétés et/ou khalts, ce qui encouragera les agriculteurs à les multiplier et à les cultiver in situ.

-  Renforcer les capacités nationales en matière de négociation des droits de propriété des caractéristiques génétiques, afin de promouvoir les échanges de germoplasmes et d’en tirer profit.

-  Reproduire les meilleures pratiques du projet sur d’autres sites afin d’assurer la durabilité de ses résultats. Une fois encore, dans les domaines qui concernent l’alimentation et la production organique, dont la phéniciculture, la mondialisation montre ses limites et ses dangers. Avec l’appauvrissement génétique du palmier dattier, c’est toute une civilisation, qui a su miraculeusement s’adapter à un environnement hostile, qui est mise en péril. En menaçant la phytodiversité, l’économie mondialisée mal maîtrisée menace également la diversité des civilisations. Ici encore, l’accès aux marchés, ou la libre circulation des biens, apparaît pour ce qu’ils sont vraiment : un aspect, parmi d’autres, des réalités économiques vécues par l’homme. Ces réalités sont multiples, plurielles, complexes, et s’enchevêtrent, en apparence de manière désordonnée. Dans la vallée du Draa comme ailleurs, on ne saurait réduire les activités économiques à de simples réalités comptables.

Soutenu par le Fonds pour l’Environnement Mondial (FEM) et le PNUD, le projet " Gestion participative des ressources génétiques du palmier dattier dans les oasis du Maghreb " vise la préservation de la diversité génétique des palmiers dattiers dans les oasis du Maghreb. Le projet envisage d’agir en concertation avec les communautés locales en vue d’une meilleure gestion des écosystèmes des oasis. Ici, une réunion à Zagora au Maroc, fin décembre 2002, coordonnée par l’Association de développement de la vallée du Draa. La discussion a lieu en arabe, tandis que la projection est en français. Elle concerne le projet de sauvegarde de l’oasis de M’Hamid.

Source : http://www.delaplanete.org

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