Nouvelles technologies en Afrique : une menace pour la souveraineté .La grande compression : les derniers biens communs victimes de la géopiraterie » maladies des plantes , agriculture et écologie

 Nouvelles technologies en Afrique : une menace pour la souveraineté .La grande compression : les derniers biens communs victimes de la géopiraterie

4/6/2012

Nouvelles technologies en Afrique : une menace pour la souveraineté .La grande compression : les derniers biens communs victimes de la géopiraterie

Pat Mooney

Alors que l’Assemblée générale des Nations Unies se prépare au prochain sommet de Rio de Janeiro sur l’environnement en juin 2012, les solutions globales proposées pour répondre à la quadruple crise « alimentaire, énergétique, financière et climatique » vont dans le sens d’une marchandisation accrue de nos vies, écrit Pat Mooney. Face à des « stratégies de choc » visant à pallier l’érosion agricole, l’effondrement des écosystèmes, l’extinction des cultures et les « disparues » du genre, Mooney met en question ces prétendues thérapies et leurs conséquences à long terme.

L’Assemblée générale de l’ONU se prépare à un sommet intergouvernemental sur les enjeux environnementaux qui se tiendra au Brésil en juin 2012, appelé « Rio +20 » en référence au Sommet  de  la  Terre  de  Rio  en  1992.  Ses  détracteurs  ont  déjà  surnommé  ce  happening médiatique  « Rio-20 »  parce  qu’il  s’inscrit  dans  une  série  claudicante  d’ « événements » internationaux  peu  efficaces  qui  a  débutée  en  1972  avec  la  conférence  de  Stockholm  sur l’environnement humain, s’est poursuivie avec celle de Rio de Janeiro en 1992 pour arriver péniblement   jusqu’à   Johannesburg   en   2002.   Rétrospectivement,   l’événement   le   plus marquant qui ait eu lieu à Stockholm en 1972 a été le braquage raté d’une banque au cours duquel quelques employés ont été pris en otage. Une fois relâchés, certains d’entre eux ont témoigné  d’une  grande  affection  pour  leurs  ravisseurs  -  un  phénomène  psychiatrique désormais connu sous le nom du « syndrome de Stockholm ». Si l’on dresse le bilan de ces quarante dernières années de jamborees onusiens sur l’environnement, on peut dire que la véritable  victime  du  syndrome  de  Stockholm  a  d’abord  été  l’ONU  elle-même,  et  la  coterie d’organisations de la société civile qui se sont laissées prendre en otage par la fantasmagorie des sommets internationaux.

Le  Sommet  de  la  Terre  de  1992  a  adopté  l’« Agenda  21 »  ,  qui  regroupait  un  ensemble  de traités  et  d’accords  visant  à  conserver  et  restaurer  la  biodiversité,  à  mettre  un  frein  à  la désertification,  à  arrêter  la  déforestation  et  à  nous  préserver  des  changements  climatiques.

Lorsque les dirigeants se retrouveront à Rio en 2012, on leur dira que les déserts ont gagné du terrain, que la biodiversité se réduit comme peau de chagrin, que seule une redéfinition sans fondements scientifiques du terme même de « forêt » par certains gouvernements leur permet de se bercer d’illusions quant au ralentissement de la déforestation, et que le business climatique  basé  sur  les  crédits  et  les  compensations  d’émissions  de  carbone  est  en  plein boom.

Le  nouveau  Sommet  fera  la  promotion  de  l’« économie  verte »  comme  tour  de  magie technologique capable de résoudre tous nos tracas économiques et environnementaux.Dans  les  affres  de  la  crise  et  du  chaos,  les  gouvernements  crédules  et  les  foules  paniquées gobent  n’importe  quelle  promesse  de  remède  miracle.  Mais  le  miracle  se  paie  en  perte  de pouvoir,  de  propriété  et/ou  de  principes.  C’est  une  stratégie  politique  classique,  remise  en lumière  récemment  par  Naomi  Klein  dans  La  stratégie  du  choc.  Lorsque  les  effets  de  la catastrophe s’apaisent, la magie disparaît, et la souveraineté sociale avec. La quadruple crise actuelle  –  alimentaire,  énergétique,  financière  et  climatique  –  est  en  train  de  créer  les conditions  d’un  véritable  coup  d’État  dans  les  parties  du  monde  (et  de  nos  vies)  qui  n’ont pas  encore  été  atteintes  par  la  marchandisation.  Ce  coup  d’État  déjà  bien  engagé  devrait culminer en une espèce de nouveau consensus global lors de Rio +20.

Voici  un  aperçu  des  manières  dont  cette  nouvelle  stratégie  du  choc  à  l’échelle  mondiale devrait s’appliquer.

Choc n°1 : l’érosion agricole

C’est au moment où nous en avons le plus besoin que nous perdons la diversité du vivant. 75% de la biodiversité agricole a déjà disparu. Nous perdons chaque année 2% de la diversité des espèces végétales cultivées et 5% de la diversité des espèces animales élevées. On aura beau  tenter  de  mettre  un  frein  à  l’extraordinaire  flambée  des  prix  alimentaires,  on  n’en reviendra  sans  doute  jamais  aux  prix  bas  de  la  fin  du  20 e   siècle.  La  pression  sur  les  terres arables  pour  la  production  de  biocarburants,  la  spéculation  sur  les  matières  premières,  la demande grandissante, la pénurie d’eau et surtout le chaos climatique garantissent que notre approvisionnement alimentaire demeurera aussi erratique que coûteux.

L’agriculture  industrielle  à  déjà  fait  de  la  sécurité  alimentaire  à  long  terme  une  réalité  du passé.   Sur   40   espèces   animales   d’élevage   et   des   7000   espèces   végétales   cultivables, l’agriculture  conventionnelle  n’exploite  que  5  espèces  animales  et  150  espèces  végétales (dont  12  seulement  représentent  l’immense  majorité  des  cultures).  En  même  temps,  les agriculteurs  dépensent  chaque  année  quelques  90  milliards  de  dollars  US  en  engrais chimiques,  dans  un  vain  effort  pour  récupérer  les  plus  de  24  milliards  de  tonnes  de  sol détruites  par  l’agriculture  industrielle  chaque  année.  En  dessous  du  sol,  ces  mêmes agriculteurs pompent des quantités d’eau 25% supérieures à ce que les aquifères en état de stress sont capables de remplacer. Sur plus de 35 200 espèces maritimes, la pêche industrielle concentre  son  activité  sur  336  espèces ;  et  75%  des  stocks  mondiaux  de  poisson  sont  soit pleinement exploités, soit quasiment épuisés.

L’agriculture est également en train de perdre ses pollinisateurs : la population des oiseaux de  prairie  d’Amérique  du  Nord  a  chuté  d’un  tiers  depuis  la  prédiction  d’un  « printemps silencieux » par Rachel Carson en 1962, et 40% des espèces ornithologiques mondiales sont en déclin. Ce n’est pas célébrer le « Rio +20 » que les gouvernements devraient faire en 2012, mais plutôt déplorer le « Carson -50 ».

Choc n°2 : l’effondrement des écosystèmes

La  notion  de  terre  marginale  est  un  non-sens.  Les  marais  d’eau  saumâtre  des  États-Unis représentent  20%  de  la  capacité  de  séquestration  du  carbone  de  ce  pays.  La  séquestration mondiale de carbone dans les habitats côtiers est à peu près équivalente aux taux d’émission de gaz à effet de serre du Japon. Les forêts prétendument « sous-exploitées » et les savanes jouent un rôle primordial dans la lutte contre le réchauffement climatique. Les deux tiers des écosystèmes mondiaux sont menacés d’effondrement.

Choc n°3 : les extinctions culturelles

Les peuples indigènes du monde ne représentent que 6% de l’humanité, mais ils font vivre plus de 50% des plantes sauvages et de la vie animale dans les forêts et les savanes, et ils sont souvent les seuls protecteurs des cultures, des animaux d’élevage et des espèces aquatiques utiles  à  l’alimentation  qui  subsistent.  Ils  protègent  aussi  les  plantes  médicinales  qui garantissent la santé de 80% des habitants du Sud. Pourtant,  90%  des  7000  langues  qui  se  pratiquent  encore  dans  le  monde  pourraient disparaître  d’ici  la  fin  de  ce  siècle.  L’humanité  perd  au  moins  une  langue  tous  les  quinze jours.

Choc n°4 : les disparues du genre

Bien  souvent,  les  gardiennes  de  ces  savoirs  sont  les  femmes.  Mais  le  système  patriarcal donne la priorité à l’alphabétisation des hommes, ce qui signifie que la sagesse des femmes, contenue dans les idiomes locaux qui expriment leur connaissance détaillée des plantes, du sol, des animaux et des écosystèmes, disparaît, dénigrée et jamais traduite.Et  nous  ne  perdons  pas  seulement  le  message,  mais  aussi  le  messager,  les  femmes  elles-mêmes. L’infanticide féminin est pandémique. En 1990, Amartya Sen estimait la perte à 100 million de vies. En Chine, le déséquilibre des genres pour la génération née dans les années quatre-vingt était de 108 garçons pour 100 filles ; il est aujourd’hui de 124 garçons pour 100 filles. Des tendances similaires apparaissent en Inde et dans le monde entier. La diversité la plus  menacée  est  celle  des  femmes  indigènes  et  paysannes.  Du  fait  de  cette  perte,  la génération des « baby boomers » est la première de l’histoire à perdre davantage de savoirs qu’elle n’en a gagné.

Thérapie n°1 : la géopiraterie

Les   industriels   (et   leurs   gouvernements)   affirment   que   pour   nous   nourrir   et   nous approvisionner  en  énergie  dans  les  décennies  à  venir,  nous  devons  passer  d’une  économie du  carbone  fossile  à  une  économie  du  « carbone  vivant ».  La  donnée  statistique  la  plus souvent mise en avant dans ce cadre, comme s’il s’agissait d’un fait alarmant, est que seuls 23,8% de la biomasse annuelle mondiale feraient actuellement l’objet d’une appropriation –ce qui signifie que 76,2% de la biomasse terrestre échappe encore à la marchandisation. Les prédictions d’une future « économie des glucides » ne sont pas nouvelles, mais de nouvelles crises et de nouvelles technologies ont rendu son avènement d’actualité. Un porte-parole de Cargill affirme ainsi : « N’importe quel produit chimique réalisé à partir du carbone contenu dans  le  pétrole  peut  être  réalisé  à  partir  du  carbone  contenu  dans  les  plantes. »  Les  enjeux sont considérables pour l’industrie à 8 billions de dollars de l’alimentaire, du fourrage et des fibres ;  pour  l’industrie  chimique  à  2  billions  de  dollars ;  pour  une  partie  de  l’industrie pharmaceutique à 825 milliards de dollars et, bien sûr, pour l’industrie énergétique estimée à 5 billions de dollars.Le but n’est plus de produire des aliments et du carburant, mais de générer et de contrôler le plus  de  biomasse  possible.  Les  entreprises  se  restructurent  dans  cette  optique.  Les  grandes compagnies    énergétiques    se    disputent    le    marché    avec    les    industries    chimiques conventionnelles  et  les  sociétés  agro-industrielles  et  de  biotechnologie.  Les  groupes  Exxon Mobil  et  BP  ont  récemment  investi  600  millions  de  dollars  chacun  dans  les  nouvelles technologies  de  la  biomasse.  Shell  et  Chevron  se  lancent  également  dans  la  course,  tandis que BASF et Monsanto ont joint leurs forces dans un projet à 2,5 milliards de dollars capable de concurrencer l’industrie énergétique. Unilever et Kraft s’intéressent à la biomasse algale pour  leurs  futures  matières  premières.  Les  géants  du  gène  sont  en  passe  de  devenir  les nouveaux maîtres de la biomasse.

Thérapie n°2 : la géo-ingénierie

Un  deuxième  tour  de  magie  consiste  à  contrôler  la  température  planétaire  pour  diluer  ou retarder  le  changement  climatique.  En  l’absence  de  volonté  politique  pour  prendre  des mesures rigoureuses, les gouvernements occidentaux s’empressent d’adopter des stratégies de  géo-ingénierie  pour  s’épargner  des  changements  de  train  de  vie  trop  drastiques.  Les recherches  en  géo-ingénierie  renvoient  à  un  incroyable  arsenal  d’expériences  destinées  à transformer la biologie de vastes surfaces océaniques, à restructurer les nuages ou encore à bloquer les rayons solaires à travers des barrières stratosphériques. Aussi absurde que cela puisse paraître – et bien que les scientifiques partisans de cette démarche s’accordent à dire que les risques sont importants et la réussite incertaine –, le Parlement du Royaume-Uni et le Congrès  des  États-Unis  ont  récemment  organisé  des  auditions  favorables  à  toutes  les stratégies proposées dans le domaine.Arguant du fait que les gouvernements du monde ne parviendront pas à se mettre d’accord sur un nouvel accord multilatéral capable de répondre efficacement à la crise climatique, les géo-ingénieurs  appellent  à  une  nouvelle  « coalition  des  volontaires »  dans  le  cadre  de laquelle  une  poignée  de  gouvernements  et  d’industries  useront  des  technologies  pour prévenir les aspects les plus dangereux du réchauffement climatique. Ils voient une preuve de  la  faisabilité  de  principe  de  leur  démarche  dans  le  fait  que  nous  avons  déjà  « géo-ingénieurié »  notre  planète  vers  la  crise.  Les  gouvernements  et  les  industries  qui  nous  ont mis dans ce pétrin, qui ont refusé ou retardé toute initiative de lutte contre le réchauffement climatique depuis des décennies, ceux-là même qui refusent encore aujourd’hui d’agir et qui n’ont  pas  le  courage  de  dire  à  leurs  citoyens  de  prendre  le  bus,  n’ont  pas  non  plus l’intelligence  ni  l’intégrité  nécessaires  pour  se  voir  confier  la  responsabilité  de  gérer  le thermostat planétaire.

Thérapie n°3 : la nanofabrication

Le secteur industriel redimensionne à l’échelle nanométrique (un nanomètre équivaut à un milliardième  de  mètre),  c'est-à-dire  à  l’échelle  des  atomes,  toute  sa  production. Si  tous  les éléments  naturels  sont  considérés  en  termes  de  composés  d’atomes  et  de  molécules,  on pourrait bientôt ne plus faire la différence entre les technologies qui produisent des iPads et celles qui créent de la vie.

Depuis l’an 2000, les gouvernements ont investi 50 milliards de dollars dans la recherche sur les  nanotechnologies.  La  plupart  des  prix  Nobel  en  physique  et  en  chimie  de  ces  quinze dernières années ont été décernés pour des travaux à l’échelle nanométrique. L’analyse des nanotechnologies  conduite  en  2004  par  la  Royal  Society  britannique  a  révélé  qu’il  y  avait plus de scientifiques travaillant sur les nanotechnologies dans la région de Pékin que dans toute  l’Europe  occidentale,  et  qu’ils  ne  coûtaient  qu’un  vingtième  de  ce  que  coûtent  leurs confrères européens. Une cinquantaine de pays ont désormais lancé des programmes et des initiatives sur les nanotechnologies : la compétition technologique fait rage, chacun craignant d’être laissé en rade.Les  gourous  des  nanotechnologies  estiment  que  le  marché  mondial  des  (environ)  2000 produits incorporant des matériaux nanométriques (notons qu’il s’agit bien de la valeur de ces produits et non de la valeur de la nanotechnologie elle-même) s’élèverait à 400 milliards de dollars, et que ce chiffre devrait passer à 2,6 billions d’ici 2014. Dans ce cas, et en gardant en  tête  la  tendance  récurrente  de  l’industrie  à  gonfler  ses  prévisions,  les  nanotechnologies pourraient représenter jusqu’à 15% de la production industrielle mondiale, avec une valeur marchande équivalente à celles de l’industrie des télécommunications et de l’informatique et en s’accaparant des parts de marché dix fois supérieures à celles de la biotechnologie – et il ne s’agirait pour autant que d’un début. La recherche en nanotechnologie a attiré davantage d’investissements  publics  que  le  « Manhattan  Project »  et  le  programme  Apollo  réunis.

Même après tant d’argent dépensé, les gouvernements ne pensent toujours pas à la santé, à l’environnement  et  aux  moyens  de  subsistance.  Bien  que  les  nanomatériaux  se  soient  déjà introduits dans les aliments, les pesticides, les produits cosmétiques, les crèmes solaires et les textiles, à une échelle où ils peuvent pénétrer notre peau ou nos organes sans être détectés par   notre   système   immunitaire,   il   n’existe   dans   le   monde   pour   ainsi   dire   aucune réglementation en matière de sécurité. Si les nanotechnologies sont aussi attractives pour les industriels, c’est qu’elles permettent de multiplier les utilisations de la table périodique des éléments et de changer radicalement les besoins en matières premières. Avec l’évolution des nanotechnologies,  les  richesses  nationales  présumées  pourraient  rapidement  gagner  ou perdre en valeur.

Thérapie n°4 : la biologie synthétique

Pour en arriver à l’après-pétrole, nous disent les industriels, nous devons créer une biomasse unique.  Pour  les  praticiens  de  la  biologie  synthétique,  la  vie  ressemble  à  un  jeu  de construction Lego. La double hélice de l’ADN n’est qu’une sorte de montage chimique que l’on peut réassembler avec d’autres pièces[1]. Ces ingénieurs, dont la plupart n’ont pas une formation  de  biologiste,  sont  en  train  d’essayer  de  construire  des  organismes  artificiels autoreproducteurs doués d’une infinité de capacités.

La   biologie   synthétique   permet   non   seulement   de   fabriquer   de   l’ADN,   mais   aussi d’apprendre   au   mécanisme   des   cellules   à   lire   l’ADN   de   manière   différente[2].   Des scientifiques  de  l’Université  de  Cambridge  ont  réussi  à  convaincre  des  cellules  de  lire  les quatre  lettres  des  nucléotides  d’une  séquence  ADN  en  combinaisons,  ou  codons,  plus larges[3]. Cet ADN plus intelligent n’a plus seulement à sa disposition les 20 acides aminés qui  permettent  habituellement  de  construire  les  différentes  protéines,  mais,  en  théorie,  276 acides  aminés  à  mélanger  et  à  combiner  jusqu’à  concevoir  des  protéines  qui  n’existent  pas dans  le  monde  naturel,  les  briques  de  base  de  formes  de  vie  totalement  inédites.  Les scientifiques ont déjà élaboré des doubles hélices à 5 ou 6 bases.Il y a quelques mois, J. Craig Venter a fait sensation en annonçant que sa société de recherche scientifique privée était parvenue à mettre au point le premier microorganisme synthétique et  autoreproducteur,  appelé  « Synthia ».  De  nombreux  scientifiques  considèrent  désormais Synthia comme la plus importante avancée scientifique depuis la fission de l’atome.

Pendant  ce  temps,  le  consortium  iBol  (le  « Code  barre  international  de  la  vie »)  cherche  à cartographier le code génétique de toutes les espèces connues, en publiant ces cartographies sur internet, et en déposant un échantillon aux États-Unis. Une fois ces données en main, les chercheurs  pourront,  avec  l’aide  de  la  technologie  auto-reproductive  de  Craig  Venter, télécharger  des  modèles  génétiques  et  les  tordre  comme  bon  leur  semble  pour  créer  de nouvelles  formes  de  vie.  Certains  estiment  que  les  banques  de  gènes,  les  zoos,  les  jardins botaniques  et  les  programmes  de  conservation  en  général  sont  absurdes.  En  théorie,  il  est possible de créer (et de breveter) plus de biodiversité artificielle dans un tube à essai qu’il n’y a de biodiversité naturelle en Amazonie.

Conséquence n°1 : des individus de destruction massive

Pour  l’industrie,  les  nouveaux  tours  de  magie  technologiques  ont  un  effet  secondaire particulièrement séduisant : presque tout le monde peut manipuler presque n’importe quoi et  devenir  un  engin  de  destruction  massive  en  puissance,  et  l’État  va  donc  inévitablement chercher à contrôler massivement tout le monde.Les moyens de destruction sont-ils réellement aussi facilement disponibles ? Les nanotubes de  carbone  ne  sont  transportés  par  avion  qu’en  infimes  quantités,  car  ils  risqueraient d’exploser en plus gros paquets. L’oxyde d’aluminium utilisé par les dentistes est également explosif sous forme de nanoparticules (l’armée de l’air américaine expérimente actuellementson  utilisation  potentielle  pour  le  déclenchement  de  bombes).  Les  nanoparticules  d’or,  qui sont composées de sept à vingt-et-un atomes, peuvent servir de catalyseurs. Et alors ? Si l’on se fie à l’une des vidéos les plus vues sur internet, si vous jetez un Mentos dans une bouteille de  deux  litres  de  Coca  light,  celle-ci  explosera.  Mais  de  tous  ces  matériaux  potentiellement explosifs  –  oxyde  d’aluminium,  nanotubes  de  carbone,  or,  Mentos  et  Coca-cola  –  seule  la bouteille  de  Coca  sera  bloquée  aux  portiques  de  sécurité  des  aéroports.  Grâce  aux  effets quantiques, il est possible de transformer les propriétés des éléments naturels en réduisant les particules à l’échelle nanométrique. Et cela change tout. La Russie a déjà fait exploser la première  nano-bombe  pour  raser  des  bâtiments,  la  plus  puissante  arme  non  nucléaire  au monde.

Conséquence n°2 : la surveillance de masse

Les nouvelles nanotechnologies génèrent et nécessitent des systèmes de surveillance sociale. Et le coût et l’effort de cette surveillance peuvent être assumés par les consommateurs eux-mêmes. Facebook et ses 400 millions de membres en constitue l’exemple le plus révélateur. Ce que l’on ne trouve pas sur Facebook ou MySpace apparaîtra sans doute sur l’un des deux blogs  qui  naît  chaque  seconde  sur  la  toile.  La  vie  privée  n’est  plus  une  « norme  sociale ». Pendant   ce   temps,   YouTube   charge   chaque   minute   quelques   dix   heures   de   vidéo personnelle.  Certains  analystes  prévoient  qu’il  y  aura  cette  année  autant  de  téléphones portables  actifs  que  d’habitants  sur  la  planète.  La  plupart  ont  des  caméras,  et  un  nombre inquiétant d’autres utilisent un GPS (Global Positioning System) pour signaler leur position géographique.  Et  ils  « tweetent »  sans  vergogne  leurs  achats,  leurs  opinions  politiques  et leurs  paranoïas  à  leurs  amis  ou  ennemis.  Les  algorithmes  des  ordinateurs  ne  calculent  pas seulement  qui  achète  quoi,  mais  ils  passent  aussi  au  crible  la  nébuleuse  de  données  afin d’identifier des tendances ou tensions naissantes qui pourraient se transformer en menaces ou en révolutions.

Conséquence n°3 : des marchés de masse

Les  avancées  de  la  génomique  et  des  neurosciences  offrent  de  nouvelles  opportunités  de profit et ouvrent la voie à de nouvelles stratégies de contrôle. L’objectif affiché est de soigner des  maladies,  mais  l’intérêt  privé  est  d’améliorer  les  performances  humaines  tout  en accroissant le contrôle. On estime qu’une personne sur dix souffre d’une anomalie physique ou mentale que quelqu'un d’autre pense devoir être soignée. Ajoutez à cela le couple sur six confronté à des troubles de la fécondité, les parents qui veulent sélectionner le sexe de leur prochain   enfant,   et   vous   obtenez   un   marché   de   l’amélioration   de   la   performance potentiellement  sans  limites.  Des  cliniques  privées  affirment  qu’elles  peuvent  maintenant diagnostiquer près de 150 maladies génétiques chez des embryons. Pourtant, il semble que nous soyons incapables de traiter les maux de la pauvreté, la pollution ou le patriarcat .L’amélioration  de  performance,  bien  sûr,  sera  coûteuse…  et  irrémédiable.  L’implant  de puces neuronales permettra aux familles d’acheter des mises à jour pour leurs enfants (sans quoi un enfant version 2.0 pourrait se retrouver à régler ses comptes avec un frère version 2.3 enfanté  par  des  parents  has  been  version  1.0 !).  La  performance  sera  accompagnée  d’un terminator  qui  rendra  les  parents  stériles  jusqu’au  renouvellement  de  leur  licence  pour  la prochaine génération. Ceux qui refuseront ou qui ne pourront se permettre les améliorations de  performance  se  retrouveront  à  la  marge.  Mais  qui  détiendra  la  télécommande  de  ces neuropuces implantées dans nos cerveaux ?

Conséquence n°4 : un corporatisme national de masse

La  collusion  entre  élites  industrielles  et  éminences  gouvernementales  ne  date  pas  d’hier. Mais la multiplication des risques induits par les thérapies de choc nécessite un renforcement des efforts de coordination entre industrie et gouvernement. Les gouvernements veulent se procurer  les  tours  de  magie  technologiques  (et  les  moyens  de  dénier  les  problèmes) ;  les industriels  veulent  sécuriser  leur  investissements,  garder  leurs  dettes  sous  contrôle  et s’octroyer un monopole sans entrave sur les ressources naturelles.

Pour  réaliser  ces  tours  de  passe-passe  technologiques,  la  taille  compte.  Le  chiffre  d’affaire global des fusions d’entreprises s’élevait à environ 20 milliards de dollars en 1975. Avant la crise  financière,  ce  chiffre  a  bondi  pour  atteindre  près  de  4,5  billions  de  dollars.  Le  secteur industriel pourrait bien renforcer ses alliances et ses consortiums dans les années à venir afin d’éviter une surveillance trop minutieuse.

La propriété intellectuelle et autres formes de monopole technologique engendrent déjà de nouvelles  alliances.  Les  brevets  accordés  ces  dernières  années  recouvrent  un  tiers  de  la classification  périodique  des  éléments,  deux  tiers  de  la  production  industrielle,  et  la  quasi intégralité  des  espèces  agricoles.  Le  brevet  américain  5,874,029  porte  sur  des  méthodes  de « nano-   isation »   des   particules.   Le   procédé   peut   être   utilisé   dans   les   industries pharmaceutique,  alimentaire,  chimique,  électronique  ou  d’enrobage,  mais  aussi  dans  la fabrication  de  catalyseurs,  de  polymères,  de  pesticides  et  d’explosifs,  autrement  dit  dans l’économie  toute  entière.  Le  brevet  américain  5,897,945  s’attribue  la  propriété  de  nanotiges contenant  n’importe  lequel  de  33  éléments,  soit  un  tiers  des  éléments  fonctionnels  de  la classification  périodique.  Pendant  ce  temps,  six  firmes  agro-industrielles  ont  demandé  –et obtenu – des brevets sur des plantes sur la base de génome en masse, étendus à toutes leurs utilisations comme matières premières.

Cette  stratégie  du  choc  sera-t-elle  vraiment  efficace ?  Bon  nombre  des  thérapies  et  des bénéfices  attendus  vont  échouer.  Toutefois,  même  des  échecs  technologiques  peuvent générer  d’importants  profits.  Alors  que  nos  gouvernements  se  rassemblent  à  Rio  pour célébrer  vingt  ans  d’échecs  politiques  et  d’inaction,  nous  devons  nous  rappeler  que  le  seul antidote à nos cinquante années de progression vers un printemps silencieux est une lutte de cinquante années supplémentaires de la part d’une société civile tout sauf silencieuse.

•   Pat Mooney est le directeur de l’ETC Group. http://www.etcgroup.org/en/about/staff/pat_mooney

•   Traduction : Mathilde Baud

•   Cet article est basé sur une version antérieure publiée par Canadian Dimension.

http://canadiandimension.com

NOTES

[1] L’ADN est une molécule qui renferme l’ensemble des informations nécessaires au développement et au fonctionnement de tout organisme vivant. L’ADN est composée d’éléments basiques appelés nucléotides, qui sont reliés ensemble par une structure faite de groupements de phosphate et de sucre. L’ADN possède une structure en double hélice.

[2] La

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