Qu'est-ce que l'écologie profonde ? » maladies des plantes , agriculture et écologie

 Qu'est-ce que l'écologie profonde ?

6/9/2008


Qu'est-ce que l'écologie profonde ?

Suzanne PROKTOR

Tout enfant, un de mes coins de jeux favori, en été, se trouvait sous un très grand figuier dans notre jardin. Je passais des heures sous l'arbre avec mon chat. J'ai souvent repensé à ces moments privilégiés, passés avec mes compagnons de jeu, le chat et l'arbre. A l'école, j'ai étudié les sciences naturelles, et des descriptions sans fin de plantes et d'animaux, tous disséqués en petits morceaux dont chacun avait un nom incompréhensible. Le tout accompagné d'interminables explications sur la façon dont chacun d'entre eux est susceptible de subvenir à nos besoins. Autant pour le triomphe de la science moderne ! On nous expliquait aussi qu'on pouvait faire produire au figuier toujours davantage de fruits, toujours plus gros (sans son autorisation, bien sûr) et élever des chats selon des critères de beauté, de sociabilité et de commerce.

J'ai grandi et j'ai perdu mes compagnons de prédilection, le figuier et le chat. Maintenant, j'achète des figues préemballées et parfaitement calibrées dans un supermarché et c'est le seul rappel qui me reste du figuier dans le jardin de mon enfance. J'ai perdu mes amis au profit de mon éducation qui ne disait rien du mystère de l'existence, ni de la façon dont on peut ressentir la présence d'autres êtres vivants, être avec eux et les considérer en égaux, comme le font les enfants.
La science semble n'avoir comme visée que la manipulation du monde non- humain pour produire davantage au bénéfice de l'être humain, et offre, en compensation, aux enfants d'aujourd'hui, la compagnie d'ordinateurs et de téléviseurs fabuleux, puissants et morts. La science, si bien spécialisée dans la destruction du monde vivant pour créer des choses mortes, pour le bien-être et l'amusement des hommes !

Tout le monde semble concerné par les crises de l'environnement. Le terme "écologie", qui vient du grec oikos (la maison), est utilisé aujourd'hui en relation avec tous les problèmes liés à l'entretien de la maison-Terre ! Je suis, depuis quelques années maintenant, les débats des scientifiques, des industriels, des hommes politiques, sur le thème de l'environnement, des dangers liés à la pollution et de la recherche des responsables des crises actuelles. Nous ne sommes pas à court d'écrits sur le sujet. De toutes parts s'élèvent des avertissements quant aux possibilités de désastres pour l'environnement, mais la plupart d'entre nous espérons que nos savants vont trouver des solutions technologiques appropriées. Cependant, si ce n'est y réfléchir et en parler, il ne semble pas y avoir beaucoup d'actions concrètes susceptibles de répondre à la gravité de la situation.

En quoi notre philosophie de l'environnement est-elle mauvaise ?
Nous sommes en train de polluer notre environnement et de détruire les êtres vivants avec qui nous partageons le privilège de vivre sur cette planète, à vitesse accélérée. Nous le savons tous, mais combien d'entre nous savent ce que cela signifie et pourquoi nous ne pouvons l'arrêter ? Voici ce que pourrait être une réponse courante à propos de la pollution :"Pourquoi devrions-nous nous inquiéter de la pollution sur terre et de l'extinction des autres créatures ? Tout ce qui compte est le bien-être humain et ce dont l'homme a besoin aujourd'hui."
De telles réponses montrent qu'en dépit des débats sans fin sur l'humanité et l'environnement, les questions essentielles ne sont pas posées et, de toute évidence, sans une réponse claire aux questions essentielles, tout débat ultérieur sur l'écologie est vain. Ces questions sont : Qu'est-ce que la Terre ? Quelle est la valeur des êtres qui cohabitent avec nous sur la Terre ? Quelle est notre position réelle par rapport à la Terre et à tout ce qui ne fait pas partie du règne humain ?
Le savant James Lovelock a développé l'idée de la Terre-Mère, Gaïa. Il fait valoir que la Terre est un être vivant, de façon tout à fait comparable à un arbre. Le centre de la Terre est mort, cependant les couches extérieures sont vivantes et accueillent nombre d'espèces vivantes différentes dont l'existence dépend clairement de la vie et de la santé de l'arbre lui-même.
La théorie Gaïa m'a toujours intéressée et j'ai même participé à une série de conférences passionnantes, en Angleterre, sur ce sujet. Echange intellectuel et scientifique fascinant, en vérité ! Nous étions tous là pour découvrir pourquoi la Terre mérite l'attention et le respect.

Un jour, lors d'une pause, un des participants m'a demandé : "Pouvez-vous m'indiquer quel est le morceau de Terre le plus proche de vous ?" Je visais le sol sans hésitation et répondis : "Ici. - Non, me répondit-elle, la Terre la plus proche de vous,ce sont vos jambes..." Ce fait, tout à fait évident, bouleversa ma perception de ce que voulait dire l'Ecologie et permit en un instant ce que j'appellerai mon éveil écologique, comme aucune étude intellectuelle n'aurait pu le faire. C'est à mon avis la clé de la transformation de la relation entre l'homme et la Terre, en ce moment très critique de l'histoire humaine. Le fait que nous soyons nous-mêmes la Terre et qu'en même temps nous l'exploitions ne peut signifier qu'une chose : nous sommes l'objet de notre propre exploitation. Toutes les sociétés humaines traditionnelles ont été conscientes de l'unité de l'être humain avec la planète. Cependant, à l'âge de la technologie moderne, l'humanité se glorifie d'autant plus qu'elle se sépare plus profondément des autres formes de vie et accroît sa domination sur elles. Un tel isolement est une véritable folie : une partie n'a de sens que lorsqu'elle est en relation constructive et harmonieuse avec le tout.

Aucune des thèses actuelles, sur les crises - qui s'aggravent rapidement - de notre système écologique, ne semble jamais aller à la racine du problème qui vient de la mentalité euro-cartésienne et de son dualisme Homme/Nature. Le "contrôle de la nature" est une idée née d'une arrogance profonde, selon laquelle la nature n'existerait que pour le bon plaisir humain. Selon les historiens, le christianisme porte une lourde responsabilité vis-à-vis de nos problèmes écologiques actuels, dans la mesure où il a été la religion la plus anthropocentrique que le monde ait jamais connue. Des déclarations telles que "l'homme a été créé à l'image de Dieu et a domination absolue sur la nature" conduisent à voir l'humanité comme distincte et supérieure à la nature, alors qu'elle en fait partie. L'historien du Moyen-Age, Lynn White Junior, a publié en 1966, sous le titre "Les racines historiques de notre crise écologique", un article notoire où il expliquait que le christianisme occidental s'est développé dans le sens d'une recherche de la compréhension des projets divins et de la découverte du fonctionnement de la création, alors que le christianisme oriental continuait à concevoir la nature d'abord comme un système symbolique à travers lequel Dieu parle à l'homme. En d'autres termes, l'Occident latin a cultivé une approche active et volontaire de la nature alors que l'Orient grec maintenait une approche intellectuelle/contemplative. Il montre que nous continuerons de voir s'aggraver les crises écologiques jusqu'à ce que nous rejetions la conception des chrétiens occidentaux, pour laquelle la nature n'a d'autre raison d'être que de servir l'homme.
White écrit en référence à son rejet de l'anthropocentrisme, qui met l'homme au centre de tout : "Nous méritons l'aggravation de notre pollution, parce que, selon notre échelle de valeurs, bien d'autres choses ont priorité sur la réalisation d'une écologie viable. Le problème de notre échelle de valeurs est que le dualisme Homme/Nature est profondément ancré en nous... Jusqu'à ce qu'il soit éliminé, non seulement de nos esprits, mais aussi de nos émotions, nous serons sans aucun doute incapables d'effectuer un changement radical dans nos attitudes et nos actions affectant l'écologie."
Pour en finir avec l'antagonisme Homme/Nature

En 1972, Arne Naess, de l'Université d'Oslo, inventa le terme "écologie profonde". L'écologie profonde est une philosophie qui met l'accent sur un sens plus profond de l'écologie, en opposition avec l'environnementalisme superficiel. Alors que celui-ci s'intéresse à une utilisation et à un contrôle plus efficaces de l'environnement naturel au bénéfice des hommes, l'écologie profonde estime que pour restaurer et maintenir l'équilibre écologique planétaire, il faut s'écarter de l'anthropocentrisme et envisager un changement profond dans la perception qu'a l'être humain de l'ordre des choses et de son rôle dans l'écosystème planétaire.
Du point de vue de l'écologie profonde, l'erreur actuelle réside dans une conception inadéquate du "soi", envisagé comme étant en compétition et en opposition avec la nature. C'est pourquoi nous ne pouvons absolument pas comprendre que, lorsque nous détruisons notre environnement, nous détruisons notre "plus grand Soi". Prendre la défense de l'environnement, c'est prendre sa propre défense. La Terre n'est pas seulement notre maison, (comme l'est l'ensemble de l'univers) mais nous-mêmes.
Arnea Naess emploie le mot "soi" avec un "s" minuscule et le mot "Soi" avec un "S" majuscule, pour établir la distinction entre le soi pris dans un sens étroit, à la façon d'un atome ou d'une particule, égoïste, et le Soi pris dans un sens large, étendu, non-égoïste. Au niveau humain, la réalisation de soi amène à comprendre que la réalité est une unité et que toutes les entités sont les modes d'une unique substance ; à une identification plus large avec le monde et à une réalisation de soi dans un sens plus vaste (Soi).
Naess rejette les approches qui aboutissent à des injonctions morales. Selon lui, notre sollicitude envers la Terre peut se manifester naturellement, lorsque le soi s'est élargi et approfondi de façon que la protection de la nature soit ressentie et conçue comme notre propre protection, de la même façon que nous n'avons pas besoin de leçons de morale pour nous faire respirer ou nous empêcher de nous couper une jambe. Ceci est clairement exposé par John Seed, dans son livre, Anthropocentrisme". "Dans la mesure où les implications de l'évolution et de l'écologie sont intériorisées et remplacent les structures mentales anthropocentriques passées de mode, il y a identification avec toute vie..." Ainsi, "je protège la forêt tropicale devient : Je suis partie de la forêt tropicale me protégeant moi-même. Je suis cette partie de la forêt tropicale qui a récemment émergé à la pensée."
L'écologie, dans la vision de l'écologie profonde, est un engagement essentiel, un concept philosophique plutôt qu'une discipline académique. C'est une attitude à l'égard du monde qui demande une rupture profonde par rapport à la voie de production et de consommation imposée aux hommes dans les sociétés capitalistes. Le point essentiel de l'écologie profonde est la théorie de la valeur intrinsèque, autremement dit : estime et aime chaque chose pour elle-même et selon son propre droit, dans le respect de son propre développement.

Afin de mieux comprendre les bases philosophiques qui régissent les discussions actuelles sur l'environnement, le lecteur doit comprendre que l'approche la plus reconnue, l'écophilosophie (philosophie humaine concernant l'environnement) est une théorie de la valeur instrumentale, qui n'a rien à voir avec l'écologie profonde et sa théorie de la valeur intrinsèque. Cette approche est basée sur le fait que seuls les êtres humains ont une valeur intrinsèque et que le reste du monde ne peut avoir qu'une valeur instrumentale (celle de servir les êtres humains). Pratiquement sans exception, on peut constater que tous les débats populaires actuels sur l'environnement sont basés sur cette théorie de la valeur instrumentale. Le philosophe et écologiste australien Warwick Fox, dans son livre, "Vers une écologie transpersonnelle", distingue trois types d'approches de la valeur instrumentale dans l'écophilosophie :
1. L'exploitation et l'expansionnisme illimités. Cette philosophie est caractérisée par l'accent mis sur la transformation physique du monde non-humain (par exemple, l'élevage, les mines, les barrages, les massacres d'animaux, etc.). Tout cela est conçu en termes de valeur économique et basé sur le mythe de la surabondance et l'idée du "puits sans fond". L'influence de cette approche est si profonde que de nombreuses personnes pensent avoir une démarche écologique dès qu'elles prennent conscience d'une quelconque limite à cette notion de libre utilisation.
2. La conservation des ressources et leur développement. Cette approche est également basée sur la transformation physique, si ce n'est qu'elle reconnaît que "le puits n'est pas toujours sans fond"et met donc en avant la conservation des ressources et la lutte contre le gaspillage.
3. La préservation des ressources. Cette approche tend à mettre l'accent sur la notion de valeur instrumentale pour les hommes, s'ils permettent au monde non-humain de suivre son propre chemin d'existence. Ce qui est parfaitement anthropocentrique mais présente une vision à long terme et défend le fait qu'il faut préserver le monde non-humain en reconnaissant son importance : en tant que réservoir de diversité génétique à usage agricole, médical et autres ; pour l'expérimentation scientifique (en laboratoire par exemple) ; en tant que source de loisirs ; pour le plaisir et l'inspiration spirituelle.
Aujourd'hui, l'écologie se trouve à un carrefour critique. Deviendra-t-elle une autre technique anthropocentrique de manipulation plus efficace, prévoyant l'équilibre de ses ressources à long terme, ou va-t-elle reconnaître que nous devons aller à la rencontre de la nature, dans une approche de type mystique, en respectant ses propres termes. La question reste ouverte : Que sera l'écologie, la dernière des sciences anciennes ou la première des nouvelles ?
Suzanne PROKTOR
Traduit de l'anglais par Stéphanie Pénalba

Les principes de base de l'écologie profonde
1. Le bien-être et la prospérité des espèces vivantes, humaines et non-humaines, sur Terre, ont une valeur intrinsèque. Ces valeurs sont indépendantes de l'utilité du monde non-humain à des fins humaines.
2. La richesse et la diversité des formes de vie contribuent à la réalisation de ces valeurs et sont valeurs en elles-mêmes.
3. Les êtres humains n'ont aucun droit d'amputer cette richesse et cette diversité sinon pour satisfaire leurs besoins vitaux.
4. La prospérité de la vie et des cultures humaines est compatible avec une baisse substantielle de la population humaine. La prospérité du monde non-humain exige une telle baisse.
5. L'intervention humaine actuelle dans le monde non-humain est excessive et la situation empire rapidement.
6. C'est pourquoi nos lignes de conduite doivent être changées. Elles affectent les structures économiques, technologiques et idéologiques de base. L'état des choses qui en résultera sera profondément différent de ce qu'il est aujourd'hui.
7. Le changement idéologique concerne principalement une appréciation de la qualité de la vie (en corrélation avec la valeur intrinsèque) plutôt que l'adhésion à l'acquisition d'un niveau de vie de plus en plus élevé. Il y aura une conscience profonde de la différence entre qualité et quantité.
8. Ceux qui souscrivent aux points cités ci-dessus ont l'obligation d'essayer de mettre en place, de manière directe ou indirecte, les conditions de ce changement.


source : LIENHYPERTEXTE http://www.nouvelleacropole.org
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