Pensées au jardin ou le miracle de l'humus » maladies des plantes , agriculture et écologie

 Pensées au jardin ou le miracle de l'humus

3/9/2008


Pensées au jardin ou le miracle de l'humus

 Denise LANNOU

Ma bêche pénètre dans l'organisation minutieuse de la terre du jardin. J'ai une hésitation tandis qu'une image jaillit : je vois ces hommes, d'une tribu africaine, qui, avant d'abattre l'animal qu'ils chassent, s'excusent auprès de la nature pour le désordre qu'ils créent puis rendent hommage à la noblesse de l'animal qui va les nourrir ; conscients de la place exacte qu'ils occupent dans la nature, ils se situent en relation d'échange avec l'ensemble des êtres qui l'habitent.

Moi aussi, en retournant la terre de mon potager, je bouleverse un ordre minutieusement établi. Pour semer puis récolter pour ma propre consommation, je vais détourner à mon profit le travail de millions d'êtres microscopiques qui ont achevé de décomposer, pendant le repos hivernal, les multiples lambeaux de végétaux.
La bêche coupe, tranche le mince couvert végétal, glisse dans la terre grasse encore saturée des pluies de décembre, elle s'enfonce un peu plus profondément et de noire qu'elle était, la terre devient ocre, des grains de sable et des paillettes d'argile brillent au soleil : j'entre dans le domaine minéral stérile également nécessaire aux germinations. Je soulève la galette de terre ainsi tranchée et la retourne cul-par-dessus tête, portant ainsi vers le fond du sillon la mince couche noire, vivante, d'humus.
Mon intervention est sous tendue par le désir d'apporter rapidement aux plantes que j'ai l'intention de cultiver l'humus riche en matières organiques provenant de la décomposition des végétaux et des animaux, afin qu'elles croissent rapidement. Je contrains ainsi tout un monde laborieux à vivre dans des couches du sol d'où, les matières végétales en décomposition une fois épuisées, il leur faudra remonter à la surface, en quête de nourriture, jusqu'à la pellicule brune où viennent mourir les feuilles.
Une vie invisible est ainsi bousculée ! Comment en ignorer la prodigieuse activité, alors que je retrouve l'écorce noire des rhizomes de fougères tranchés l'an dernier et enfouis en terre, achevant de se dilacérer, abandonnant au monde minéral la pulpe crissante et juteuse du coeur. Moi qui ai eu tant de mal à les extirper du sol, l'été dernier ! Mes outils, ma force s'y sont heurtés avec furie et, six mois après, les voici intégrés dans l'humus, migration des constituants organiques vers le monde minéral par l'action discrète mais tenace des micro-organismes du sol.
Comment ignorer cette vie secrète de la terre alors que je suis dans l'intimité du rouge-gorge, compagnon assidu de mes travaux de jardinage ? Perché dans l'aubépine dépouillée par l'hiver, il accompagne mes efforts de ses trilles, d'autant plus variées et amples que le carré de terre retournée grandit. Il m'encourage : lui sait qu'il va trouver sa pâture dès que j'aurai laissé le champ libre. Petits vers, acariens, larves et oeufs d'insectes feront son régal.
J'écoute son chant, accoudée à ma bêche. Mon regard embrasse la campagne environnante. Les champs voisins, fraîchement labourés, soulignent de leurs couleurs sombres et ordonnées les rousseurs emmêlées des fougères et des ronces. Par vagues criardes et tourmentées, goélands et mouettes s'abattent sur la terre à vif. Bien que marins, ces oiseaux connaissent la vie grouillante du sol éventré et viennent y faire ripaille.
C'est l'évidence : chacun ici est à sa place, remplit son rôle, il y a une place pour chacun. Nous faisons partie de ce monde vivant : notre existence est une réalité uniquement parce qu'ils existent et remplissent correctement leurs fonctions.
Accroupie, je contemple cette richesse qu'est l'humus que nous nommons la terre, et pour laquelle nous avons rarement le regard qui convient. Cette pellicule de vie, d'une épaisseur si dérisoire comparée aux dimensions de la planète, est le théâtre d'une activité incessante, spécialisée : des milliards d'êtres vivants minuscules, en se nourrissant des débris végétaux et animaux qui y sont enfouis, les décomposent, recyclant matière et énergie, les mettant ainsi à la disposition du monde végétal qui va croître, fructifier, germer, grâce à cet apport.
Cette fragile pellicule de vie est un immense "laboratoire" où s'élaborent une partie des éléments nécessaires à l'élaboration de la matière végétale, où elle se décomposera ensuite, libérant dans le sol des éléments réutilisés pour de nouvelles combinaisons vivantes, de nouvelles créations. De véritables "tours de force biochimiques" s'y réalisent. Ainsi, au niveau des racines de légumineuses (lupin, trèfle, luzerne), bien connues des jardiniers avisés qui les sèment pour les enfouir ensuite, des nodosités hébergent des bactéries qui fixent l'azote atmosphérique, inutilisable en l'état par les plantes, et le transforment en composés nitrés nécessaires et directement assimilés par tout végétal.
Sur une roche à nu, l'élaboration de l'humus demande des dizaines d'années de précautionneuses tentatives, pour qu'enfin quelques rares plantes pionnières, algues, mousses puis lichens colonisent peu à peu ce sol embryonnaire, aidant par leur présence à son évolution, à sa pérennité. Non seulement les végétaux en s'y décomposant l'enrichissent de leurs matières organiques, mais, vivants, ils agissent chimiquement et mécaniquement par leurs racines sur les roches superficielles du sous-sol, les pénétrant microscopiquement de leur chevelu radiculaire (1), provoquant de minuscules fissures par lesquelles l'eau s'infiltre et achève l'oeuvre de démantèlement de la roche qui intègre peu à peu l'humus. Voilà un harmonieux "melting pot" de matières organiques et minérales qui convient à la culture, voilà ce que nous appelons la terre, le sol, l'humus.
Humus et couvert végétal sont donc étroitement liés, dépendants l'un de l'autre. C'est pourquoi certaines pratiques agricoles qui ne tiennent pas compte de cet équilibre peuvent conduire à un désastre à long terme. Les cultures qui laissent une terre à nu pendant les mois d'hiver pluvieux l'exposent à perdre son humus. Le surpâturage des maigres pelouses, la déforestation, entraînent les mêmes effets. Les monocultures intensives épuisent rapidement le sol de ses richesses et les engrais déversés pour compenser cet appauvrissement sont vite emportés par les eaux pluviales vers les nappes phréatiques, les rivières, la mer.
Toutes ces pratiques mettent à mal la richesse primordiale de notre Terre : l'humus. Sans cette fine pellicule recouvrant les roches du sous-sol, pas de cultures possibles. Une région désertique en est à proprement parler dépourvue, soit parce que les conditions climatiques n'en n'ont pas permis l'installation, soit parce qu'elles en ont provoqué l'érosion.
La terre vit les saisons, avec ses humeurs, ses états d'âme. Nous sommes en février ; mes mains effritent une motte de terre : elle est froide, collante de son argile gonflée d'eau, son odeur est fade, crue. Rien de comparable avec ce que cette même terre sera en mai, lorsqu'elle commencera à donner sans retenue les produits de sa fécondité : chaude, vivante, exhalant ses parfums de champignon, de fougères ou d'herbe froissée ; je plongerai alors mes doigts dedans avec délices, à la recherche des dernières pommes de terre nouvelles oubliées par le louchet.
Je me sens reconnaissante envers ce potager de cette intimité. Il m'apprend le respect, la patience, l'humilité. Il me donne le temps de la méditation, le temps du souvenir. Chaque geste me renvoie en écho ceux d'un père, d'un grand-père penchés dans leur labeur autrefois pour moi mystérieux et dont la signification m'est maintenant révélée.
A deux pas de là, au bout de mon petit carré de jardin, la mer s'alanguit dans une zone marécageuse. Certes elle ne m'a pas paru très jolie, lors de mes premières approches : j'aurais préféré pour voisine une belle grève de sable blond. Mais j'ai appris à découvrir ses richesses secrètes. En hiver, elle accueille une variété insoupçonnée de migrateurs discrets (grèbes, bernaches, chevaliers, courlis, gravelots et canards de toute sorte), venus trouver ici refuge et nourriture. Au printemps, dans cette même marge entre domaine terrestre et marin, lieu de toutes les décompositions et putréfactions, les larves des poissons, crustacés, coquillages, attirées par l'abondance de matières organiques et minérales, viendront s'en repaître, se développer et y subir les métamorphoses nécessaires à leur croissance.
C'est là encore un vrai lieu d'alchimie, zone obligée de passage, d'échange. La similitude d'organisation de ces deux "franges" et leur richesse vitale me frappent : l'humus, frange entre sous-sol et atmosphère, le marais maritime, frange entre continent et mer.
Me reviennent en mémoire les réflexions du cosmonaute, Ulf Merbold, contemplant la Terre : "Pour la première fois de ma vie, j'ai perçu l'horizon comme une ligne courbe. Il était souligné d'une fine veine bleu foncé - notre atmosphère. Visiblement, il ne s'agissait pas là de l'océan de lumière dont on m'avait souvent parlé au cours de ma vie. Cette fragile apparence me causa une certaine frayeur". Nous sommes là, tous êtres vivants confondus, des bactéries aux mammifères, installés à la périphérie de la planète Terre, dans cette frange ténue entre sol, air et eau, limitée par deux pellicules fragiles assurant l'une la nutrition, l'autre la respiration. Comment ne pas admirer la subtilité de cette organisation ? comment ne pas la respecter ?
Denise LANNOU
(1) radicelles - couvertes de poils absorbants - qui multiplient la surface d'échange de la plante avec le sol


source : http://www.nouvelleacropole.org

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