Louis Blaringhem(1878-1958),un généticien néo-lamarckien » maladies des plantes , agriculture et écologie

 Louis Blaringhem(1878-1958),un généticien néo-lamarckien

5/8/2008

Louis Blaringhem (1878-1958), un généticien néo-lamarckien

Marion Thomas

Résumé

Louis Blaringhem (1878-1958) présente la figure originale d’un biologiste universitaire français qui, après avoir négligé l’impact de la redécouverte des lois de Mendel, sera l’un des premiers à enseigner la génétique mendélienne en France et qui, tout au long de sa carrière, entretiendra une collaboration étroite avec le monde agricole. L’étude de sa biographie nous a permis d’interroger la notion de style de recherche en histoire des sciences et de revisiter le débat autour de l’introduction du mendélisme en France. Cette étude nous a aussi conduit a montrer que la coupure que l’on établit entre science empirique et science théorique n’est pas toujours éclairante, en particulier pour des périodes antérieures à la Seconde Guerre mondiale, mais qu’au contraire, il existe un dialogue et des échanges entre ces deux domaines.

Abstract

Louis Blaringhem (1878-1958), neo-Lamarckian genetician

The following paper deals with the biography of Louis Blaringhem (1878-1958), an earlier twentieth-century French biologist. He was initially sceptical as to the validity of the rediscovered laws of Mendel and put allegiance to the Lamarckian inheritance of acquired characters and de Vries’s theory of mutation. However, in the inter-war period Blaringhem became a staunch adept of Mendel and was one of the first professors to teach his genetics at the Sorbonne. He was also involved in applied science and especially worked in improving crops. The study of his biography offers the opportunity for a reassessment of the notion of a national scientific style; this debate relates to the introduction of Mendel’s theories in France, and the inherent tension between pure and applied science.

Table des matières

Louis Blaringhem, défenseur d’un style de science français

Un objet scientifique hérité des traditions de recherche du XIXe siècle

Une démarche expérimentale bernardienne

D’une filiation néo-lamarckienne à une combinaison avec le mutationnisme

L’introduction du mendélisme en France, 1900‑1930

Une communauté scientifique française résistante

Des voies marginales d’introduction du mendélisme en France

Une voie peu valorisée : la recherche agricole

De la recherche agricole à l’enseignement de la génétique mendélienne

La collaboration avec la SECOBRA

La génétique entre dans les institutions

Génétique et eugénisme

Texte Intégral

Né dans une famille rurale du Nord de la France, ancien élève de l’École normale supérieure, professeur à la faculté des sciences de Paris et membre de l’académie des sciences, Louis Blaringhem (1878‑1958) semble avoir suivi la carrière assez « classique » d’un scientifique de la IIIe République. Cependant, une étude plus précise de sa biographie fait apparaître une personnalité originale qui se démarque de la communauté scientifique française de la première moitié du XXe siècle. Deux points en particulier de sa biographie peuvent être avancés pour soutenir ce point de vue. Le premier repose sur l’attitude de Louis Blaringhem par rapport aux débats sur l’hérédité ranimés après la redécouverte des lois de Mendel en 1900. D’abord distant par rapport aux partisans de la génétique naissante, Blaringhem infléchit sa position et sera l’un des premiers à enseigner la génétique mendélienne en France. Le second point met en évidence la volonté, assez paradoxale de la part d’un universitaire, de collaborer avec le monde agricole. Cette collaboration conduira notamment Louis Blaringhem à travailler de 1904 à 1924 sur l’amélioration des orges de brasserie.

Par ailleurs, cette étude a soulevé différentes questions auxquelles nous tenterons de répondre dans cet article. Nous montrerons comment l’exemple de Louis Blaringhem illustre la résistance de la communauté française à l’introduction du mendélisme en France et contribue à ce qu’il est courant d’appeler le retard de la biologie française de la période 1900‑1930 1. Mais, au-delà de ce constat négatif, de la notion d’obstacle et de la référence à une histoire qui condamne, qui se cristallise autour des refus et qui néglige les périodes de crise et de révolution scientifique, nous préférons privilégier l’idée de styles de recherche 2 concurrents. Cela nous permettra d’envisager le travail de Louis Blaringhem non pas comme une impasse mais comme une alternative au mendélisme, dans tous les cas comme l’expression d’une autre manière de faire la science.

De plus, cette étude nous a permis de réfléchir à l’idée de démarcation entre science théorique et science empirique. Nous montrerons que cette distinction n’est pas toujours pertinente, qu’il n'existe pas toujours de ligne de partage nette entre « spécialistes » et « amateurs » et que la coupure radicale que l'on établit, pour l'époque contemporaine, entre scientifiques et non-scientifiques, entre professionnels et non-professionnels, n'est peut-être pas toujours éclairante, en particulier lorsque l’on travaille sur des périodes antérieures à la Seconde Guerre mondiale. À travers l’étude des travaux scientifiques de Louis Blaringhem, nous montrerons qu’il s’établit, au contraire, des échanges entre science empirique et science fondamentale.

Louis Blaringhem, défenseur d’un style de science français

L’étude des travaux scientifiques de Louis Blaringhem, en particulier sa thèse de 1907 sur l’action des traumatismes sur la variation et l’hérédité, révèle un style de recherche français, à la fois dans le choix de son objet mais aussi dans une pratique scientifique héritée des traditions de recherche bernardienne et lamarckienne.

Un objet scientifique hérité des traditions de recherche du XIXe siècle

En choisissant d’étudier une plante monstrueuse : le maïs dégénéré, Louis Blaringhem inscrit son travail de thèse dans des problématiques de recherche issues du XIXe siècle.

Jean-Marc Drouin s’est intéressé à la question du monstrueux 3 dans le domaine végétal et évoque l’engouement pour ce sujet chez les botanistes du XIXe siècle 4. Jusqu’à cette époque, les fleurs monstrueuses, objets de tous les soins par les horticulteurs, sont le plus souvent perçues avec méfiance par les botanistes. Elles viennent en effet perturber la sage ordonnance qu’ils essaient d’élaborer pour décrire le tableau de la nature. Ainsi, Linné, dans sa Philosophica botanicaFlore française, a l’occasion de rappeler qu’une grande partie des fleurs cultivées sont « des monstres végétaux » que la botanique n’a pas « à craindre » mais dont elle n’a surtout rien à en apprendre. (1751) affirme que les fleurs multiples n’ont rien de naturel et que ce sont des monstres. Plus tard, Lamarck dans les « Principes de botanique » qui ouvre la

Cette attitude semble se renverser avec le travail d’Augustin-Pyramus de Candolle (1778-1841) qui réussit à revaloriser les fleurs monstrueuses aux yeux des botanistes 5. Peu à peu, les botanistes-philosophes développent un intérêt prononcé pour ces individus anormaux, inclassables, dans lesquels ils voient comme des expériences faites par la Nature pour leur propre compte. Charles Naudin (1815-1899) est un représentant de ce renouveau. Dans un article de la Revue horticole 6, il évoque son engouement pour les monstruosités végétales ou plus précisément pour ce qu’il appelle le « moral » des plantes c’est-à-dire à des « particularités de caractère ou de mœurs » — nous dirions aujourd’hui de structure et de comportement — qui ne se réduisent pas à leur valeur ornementale. Optimiste, il va même jusqu’à déceler dans cet intérêt « quelque chose de philosophique » tout au moins l’expression d’une solidarité, d’une union entre horticulteurs et botanistes.

On comprend pourquoi Blaringhem qui voue une admiration à Charles Naudin et qui connaît de manière exhaustive les études botaniques du XIXe siècle, n’a aucune appréhension à travailler sur une plante monstrueuse. De même, son choix du « maïs dégénéré » peut apparaître comme une application au monde végétal du travail qu’Alfred Giard (1846-1908), son professeur à la Sorbonne, réalise sur des formes tératologiques d’animaux marins.

Cette reconnaissance de l’étrangeté, de l’anomalie, de l’exceptionnel favorise l’irruption de l’empirique dans un discours scientifique académique et génère en cela de nouveaux problèmes et de nouvelles perspectives scientifiques. À une échelle plus fine, on peut déceler cette présence de l’empirique dans un discours scientifique officiel : devant les membres de l’académie des sciences, Blaringhem utilise le terme horticole d’« affolement » 7 pour décrire ses recherches et évoque l’appellation de maïs « dégénéré » (en précisant que le terme a été forgé par les agriculteurs pour désigner la plante métamorphosée) pour décrire l’objet de son étude.

Une démarche expérimentale bernardienne

Par ailleurs, dans sa thèse sur l’action des traumatismes sur la variation et l’hérédité, Blaringhem se montre fidèle à la conception bernardienne de la science expérimentale. D’observateur sur un terrain rural — Blaringhem constate que le maïs en bordure des chemins présente des métamorphoses dans son inflorescence terminale —, il passe à une hypothèse — le traumatisme est engendré par le passage d’animaux ou de véhicules agricoles —, pour la soumettre à une expérience : dans son laboratoire parisien, il va tenter de reproduire ces anomalies et d’en étudier l’éventuelle transmission héréditaire. On est bien en présence des trois moments de la méthode expérimentale bernardienne : observation, hypothèse/raisonnement expérimental, expérience.

Louis Blaringhem applique donc sur un modèle végétal la méthode mise à l’épreuve par Claude Bernard sur des animaux. On assiste à une véritable mise en expérience des végétaux : sectionnée, tordue, la tige de maïs est soumise à des traumatismes violents, qui parfois détruisent la plante ou provoquent le développement surabondant de rejets. Blaringhem pour valider son hypothèse va jusqu’à graduer la violence des mutilations et à déterminer l’époque la plus convenable pour la meilleure réussite de son expérience.

Dans l’explication des phénomènes observés, Blaringhem ne néglige pas non plus les aspects physiologiques et la notion fondamentale de milieu intérieur formalisée par Claude Bernard dans l’Introduction à l’étude de la médecine expérimentale. En effet, « l’affolement » provoqué par la mutilation des tiges herbacées s’explique par des troubles osmotiques (variations du milieu intérieur), troubles d’autant plus intenses que les mutilations (facteurs externes) sont plus violentes.

De même, la recherche d’une loi expérimentale fortement associée au projet bernardien 8 oriente le travail de Louis Blaringhem. Soucieux d’aboutir à une loi générale, Blaringhem réitère l’expérience des traumatismes sur d’autres plantes cultivées comme l’orge, l’avoine ou le sorgho. Il finit par énoncer la loi biologique suivante : « Grâce aux mutilations, on peut mettre la plupart des végétaux dans un état « d’affolement » qui est pour les horticulteurs, la période de la vie de l’espèce qui fournit les nouvelles variétés. Parmi les plantes que des mutilations ont mis dans un état d’« affolement », état qui correspond à un déséquilibre du type moyen, un certain nombre représentent des anomalies partiellement héréditaires. Dans leur descendance, celles-ci fournissent, en outre des graves anomalies, des plantes normales ayant repris leur équilibre ancestral et de très rares individus présentant des anomalies légères. Ces dernières sont totalement héréditaires et constituent des variétés nouvelles et stables » 9.

D’une filiation néo-lamarckienne à une combinaison avec le mutationnisme

Enfin, soulignons que Louis Blaringhem fort de l’enseignement de Félix Le Dantec (1869-1917) à l’École normale supérieure et de celui d’Alfred Giard à la Sorbonne 10, est fortement lié à la communauté scientifique française néo-lamarckienne de la fin du XIXe siècle. Plus précisément, sa recherche s’inscrit dans la tradition de l’école de botanique expérimentale de Gaston Bonnier (1853-1922) 11 et de Julien Costantin, (1857-1936), ses deux professeurs à l’École normale supérieure. D’inspiration lamarckienne, cette école défend l’idée d’un transformisme expérimental. Une grande partie des recherches est tournée vers l’étude de l’influence de différents facteurs naturels externes sur la structure de l’état des plantes, sur les fonctions, les organes et les échanges végétaux. Gaston Bonnier a, par exemple, réussi à donner à des plantes originaires de la plaine des caractères de plantes alpines en les cultivant 25 ou 30 ans en montagne. La recherche de nouvelles variétés de maïs entreprise par Blaringhem repose bien sur des présupposés lamarckiens : la croyance en la toute puissance de l’environnement, en la capacité d’adaptation des êtres vivants aux modifications du milieu et en l’héritage des acquis.

Cependant si dans sa thèse, Louis Blaringhem affirme des conceptions lamarckiennes très fortes, il se propose de les combiner avec la théorie des mutations d’Hugo de Vries (1848-1935). Blaringhem a travaillé avec le botaniste hollandais lors de stages d’études entre 1905 et 1913 et cette rencontre l’a influencé de manière déterminante dans son travail sur le maïs. En effet, de Vries ne s’était pas prononcé sur les causes de la mutation et avait seulement émis l’hypothèse d’une « mutabilité périodique, rare et difficile à observer ». Blaringhem, lui, va se donner l’objectif de parachever la théorie de de Vries en montrant que les facteurs du milieu jouent un rôle dans le déclenchement des mutations 12.

Cette idée n’est pas sans heurter les positions défendues par ses professeurs qui voient dans le mutationnisme, sinon une menace, pour le moins une théorie qui, en niant les changements lents, gradués et insensibles comme générateurs du polymorphisme des espèces, déstabilise l’édifice lamarckien. Félix Le Dantec affiche une position très radicale et rejette la théorie du botaniste hollandais. Alfred Giard, plus modéré, y voit un cas intéressant mais non fondamental de création des espèces et continue de penser que les agents extérieurs du milieu, baptisés « facteurs primaires de l’évolution » 13 sont prépondérants.

Ainsi, au-delà de l’idée « d’affoler une plante » par de brusques changements d’existence et de créer de la variation, Blaringhem propose de déterminer, d’anticiper des variations définies par la maîtrise des mutations. Les quatre lignées de maïs mutées qu’il obtient en final semblent donner raison à son ambition.

La démarche et la pratique scientifique de Louis Blaringhem s’inscrivent, nous espérons l’avoir montré, dans des traditions de recherche bernardienne et néo-lamarckienne. Louis Blaringhem appartient donc à un groupe local de recherche, illustré par une communauté de savants et d’étudiants formés autour de ce que l’on peut appeler de « patrons ». Ce sont dans ce cas précis Alfred Giard, Félix Le Dantec, Gaston Bonnier ou encore Julien Costantin, avec, en arrière fond, les figures de Charles Naudin, de Claude Bernard voire de Louis Pasteur. Dans un tel contexte, l’idée de style scientifique nous paraît appropriée puisqu’il reprend « la désignation commode d’un ensemble de pratiques qui individualisent la production des connaissances » 14 et inclut ici des préférences intellectuelles mais aussi des pratiques et des discours de légitimation (nous détaillerons ce point ultérieurement).

Mais, au-delà de l’adhésion à un style de recherche français profondément héritier du XIXe siècle, Louis Blaringhem apparaît aussi comme un scientifique ouvert à des styles de pensée scientifiques étrangers. Il participe à l’introduction de la théorie des mutations de de Vries en France, tant sur plan théorique — il est le traducteur de Espèces et variétés, leur naissance par mutation 15 — que sur un plan pratique — sa thèse sur le maïs. Cependant, si Louis Blaringhem reconnaît les travaux de Hugo de Vries, il semble en négliger certains aspects notamment la « redécouverte des lois de Mendel » 16. Comment expliquer une telle omission ? Doit-on accuser la prédominance d’un style de recherche français comme seul vecteur de résistance à de nouvelles théories scientifiques ? Quelles furent les autres facteurs expliquant cette attitude protectionniste ? N’y eut-il pas d’autres acteurs de la science qui, de manière plus obscure et isolée, contribuèrent à introduire le mendélisme en France ?

L’introduction du mendélisme en France, 1900‑1930

Une communauté scientifique française résistante

Jean Gayon et Richard Burian ont montré dans un article récent 17 que, si le mendélisme n’avait pas été accepté en France avant la Première Guerre mondiale, ce n’était pas faute d’avoir été largement connu et discuté 18. En fait, il y aurait eu comme coexistence de plusieurs styles de recherche dans l’espace scientifique français du début du siècle. Pour preuve, la publication de la thèse de Louis Blaringhem la même année et dans le même périodique 19 que le Mémoire de Mendel.

Cette concurrence des styles scientifiques est encore plus accusée sur la scène internationale où le souci d’affirmer une identité nationale semble être comme exacerbé et tente de s’exprimer plus fortement. Ainsi, lors de la Quatrième conférence internationale de génétique, à Paris, en septembre 1911, Blaringhem défend une attitude qui corrobore les styles de recherche déjà identifiables dans sa thèse. Elle se traduit notamment par un communiqué sur l’hérédité en mosaïque de Charles Naudin. Louis Blaringhem y affirme que les règles mises en évidence en 1861 par le botaniste français permettent d’appréhender les phénomènes héréditaires de manière plus large que les lois de Mendel : « J’ai voulu profiter aussi de cette circonstance pour rendre hommage au savant français Charles Naudin, contemporain de Mendel, qui est arrivé à la théorie de ségrégation des caractères dans les cellules sexuelles des hybrides quelques années avant Mendel » 20.

Ainsi, au début du siècle, une attitude frileuse par rapport à la redécouverte de lois de Mendel semble être partagée par la communauté scientifique française et Louis Blaringhem n’est pas un cas isolé. En prétendant que les lois de Mendel ne s’appliquent que dans des cas exceptionnels d’hérédité, il affiche une attitude modérée qui s’inscrit entre deux positions extrêmes : un rejet radical, illustré notamment par la personnalité de Félix Le Dantec et une attitude partisane comme peut la défendre Lucien Cuénot (1866-1951). Pour Le Dantec, les déterminants héréditaires mendéliens sont assimilables à des microbes, à des accidents ajoutés à l’hérédité normale comme une maladie le serait à la physiologie normale de l’individu 21. Aussi rejette-t-il le mendélisme (puis plus tard la génétique chromosomique de Morgan) pour ses caractères purement formels, « non physiologiques », en un mot métaphysiques 22. Lucien Cuénot, au contraire, semble accorder une importance au renouveau du mendélisme et il l’applique dans sa recherche fondamentale. Pour reprendre une expression de Jean Rostand, il fut l’un, sinon « le seul généticien de notre pays » 23 entre les années 1900 et 1930.

Des voies marginales d’introduction du mendélisme en France

Si le mendélisme ne s’impose pas dans le paysage institutionnel français, il est cependant reconnu voire mis en pratique par des acteurs isolés.

Revenons sur le cas de Lucien Cuénot que nous venons d’évoquer précédemment. À Nancy, loin de Paris et des réseaux établis, Lucien Cuénot s’efforce d’appliquer les lois de Mendel aux animaux et travaille sur l’hérédité de la couleur du pelage et de la sensibilité aux tumeurs chez la souris. Arrêté dans sa recherche par la destruction de son matériel de travail pendant la Première Guerre mondiale, et ne supportant pas l’affront d’être définitivement distancé par l’école de Morgan, Lucien Cuénot finira par abandonner définitivement ses recherches mendéliennes.

L’agronome Félicien Bœuf semble lui aussi œuvrer pour la reconnaissance et l’introduction du mendélisme en France. Fort de son expérience dans les colonies françaises d’Afrique du Nord (il a travaillé sur l’amélioration des blés algériens), il sera à l’origine de la création de la première chaire de génétique à l’Institut national agronomique de Paris, en 1936.

Enfin, Philippe de Vilmorin, digne représentant de la grande famille des semenciers français, affiche son intérêt pour les lois de Mendel et ne manque pas de faire connaître ses travaux à l’académie des sciences : « Ayant entrepris depuis une dizaine d’années une série d’expériences dans le but de vérifier l’exactitude des résultats de Mendel, j’ai été amené à étudier quelques caractères qu’il avait laissés en dehors de ses investigations. L’étude de ces caractères confirme d’ailleurs pleinement la théorie, quoiqu’ils présentent parfois certaines applications analogues à celles que Bateson, Punett, Tschermak, Cuénot, Lock, etc. ont trouvées et expliquées dans différentes variétés d’animaux et de plantes » (l’auteur fait référence à la proportion 9/7 obtenue au lieu de 3/1) 24.

Ainsi, s’interroger sur l’introduction du mendélisme en France pendant les années 1900-1930 nous conduit à réfléchir sur les acteurs de la science. Dans le cas de l’introduction du mendélisme en France, il semble que ces derniers n’appartiennent pas à la communauté scientifique académique mais travaillent au contraire de manière obscure, cachée, loin des réseaux officiels et institutionnels, dans des espaces scientifiques géographiquement indépendants comme la province ou l’étranger ou encore le monde agricole. Chacun de ces acteurs mériterait une étude plus approfondie, étude que nous n’avons pas pu mener dans le cadre de cet article.

Une voie peu valorisée : la recherche agricole

Contrairement à l’Allemagne, la Grande-Bretagne, la Scandinavie ou encore les États-Unis, la France entre les années 1900 et 1930 semble négliger la construction d’interactions solides entre la biologie académique et la recherche en agriculture 25.

Mises à part les relations tissées par la famille des Vilmorin qui voit dans la nouvelle génétique un moyen d’assurer sa survie sur le marché international des semences et qui tente de trouver des adeptes parmi la communauté scientifique académique, peu d’échanges semblent en effet exister entre la recherche fondamentale et la recherche appliquée. Pour preuve la Quatrième conférence internationale de génétique, organisée à l’initiative de l’illustre famille française : elle n’atteindra pas ses objectifs de grande messe internationale et Blaringhem lui-même rapportera « qu’au cours de la Conférence de génétique de Paris de 1911, de nombreux savants étrangers illustres avaient pris part alors que les Français étaient peu nombreux et leur communication encore plus rares » 26.

À l’instar des Vilmorin, Louis Blaringhem semble être l’exception française et travailler pour une collaboration entre recherche fondamentale et recherche empirique. De manière plus pertinente Blaringhem, après une collaboration avec le monde agricole semble infléchir sa position par rapport au mendélisme et en devient l’un de ses défenseurs face à une communauté scientifique française toujours méfiante. Quels arguments avancer pour expliquer une telle évolution ? Comment expliquer, que d’une défense d’une science française et d’une sous-estimation de la puissance de l’outil mendélien, Blaringhem devienne l’un des premiers à enseigner la génétique mendélienne en France ?

Pour tenter de répondre à cette question, nous allons étudier le travail de Blaringhem sur l’amélioration des orges de brasserie et essayer de montrer comment peut s’opérer une influence de la science empirique vers la science théorique enseignée à l’université.

 De la recherche agricole à l’enseignement de la génétique mendélienne

La collaboration avec la SECOBRA

En 1904, alors qu’il est occupé par sa thèse sur le maïs, la Société d’encouragement pour la culture des orges de brasserie (SECOBRA) propose à Louis Blaringhem de travailler sur l’amélioration des orges de brasserie. Blaringhem qui souffre de l’exiguïté de son laboratoire pour entreprendre les cultures en grand de lignées tératologiques de maïs accepte la proposition à la condition de partager des parcelles louées pour les orges avec des cultures de maïs.

L’industrie de la brasserie au début du siècle est en pleine expansion et sa force économique et politique a été consacrée lors de l’Exposition universelle de 1900. Objet de rationalisation, de standardisation grâce aux nouveaux procédés de fermentation mis au point par Pasteur, cette industrie alimente des enjeux financiers toujours plus puissants. Objet politique, elle s’inscrit dans une concurrence avec les bières produites en Allemagne, le grand vainqueur de la guerre de 1870.

La nécessité de travailler avec un produit toujours plus homogène semble être une des exigences principales des malteurs et brasseurs français. En effet, de la régularité de la germination des grains d’orge dépend l’obtention d’un produit homogène à l’arôme et au degré alcoolique constants. L’utilisation de semences pures semble répondre à une telle exigence et Louis Blaringhem est envoyé en Suède, à la station expérimentale de Svalöf, pour étudier les procédés d’obtention de céréales pures améliorées. Sur ce terrain étranger, le jeune chercheur est sensibilisé à des méthodes nouvelles, notamment le procédé de sélection par pedigree. Cette technique consiste à détecter un individu aberrant (en fait un individu mutant) présentant des caractéristiques intéressantes pour la culture (résistance à la verse, à la gelée, aux maladies, beauté des grains, régularité de germination…), puis à isoler sa descendance pendant des générations successives. En final, on obtient des lignées pures dont les descendants n’offrent pas entre eux de différences plus grandes que celles que l’on peut trouver entre les fragments d’un même individu multiplié à l’infini. Contrairement à la sélection continue, ce procédé permet de conserver des qualités exceptionnelles sur plusieurs générations, car les espèces nées par mutation sont stables et ne dégénèrent pas.

Blaringhem applique le procédé de sélection par pedigree à des variétés d’orge françaises et arrive, après plusieurs années d’effort interrompues par la guerre, à mettre au point seize formes d’orge nouvelles adaptées au sol et au climat français. Il conclut : « l’étude du perfectionnement des sortes pedigree d’orge montre qu’il est possible de préparer en une dizaine d’années des crûs purs et contrôlables d’orges de brasserie en partant des semences du pays » 27. Ainsi, par le transfert d’une technique étrangère et le biais de la recherche agricole, Louis Blaringhem intègre en France de nouveaux concepts scientifiques. La réussite de l’amélioration des orges de brasserie confirme la fécondité du concept de mutation forgé par de Vries, mais aussi celui de lignées pures de Johannsen, ainsi que des méthodes scientifiques qui prennent en compte les lois de Mendel.

Ce transfert de technique validant des théories scientifiques nouvelles n’est pas sans déclencher un comportement protectionniste. Soucieux d’acclimater cette technologie étrangère auprès de la communauté scientifique française réticente, Blaringhem, une nouvelle fois, a recours à un précurseur. Il montre que les travaux de Louis Pasteur sur les corps chimiques puis sur les micro-organismes s’inscrivent comme anticipation de ceux de Johannsen sur les semences pures de plantes. « Ces lignées pures de céréales se rapprochent des lignées pures de micro-organismes dérivées dans les cultures en ballon de Pasteur, de la multiplication indéfinie d’une cellule unique, qu’on empêche de vieillir par le renouvellement aussi fréquent que possible du milieu nutritif » 28. La référence à Pasteur est-elle uniquement le cheval de Troie permettant l’introduction de savoirs théoriques et pratiques étrangers dans un paysage scientifique frileux aux idées nouvelles ? Ou obéit-elle à une simple rhétorique, l’allusion à Pasteur apparaissant alors comme la référence obligée pour tout scientifique qui veut se faire respecter par ses confrères ? Il nous est difficile de trancher et seule une comparaison avec d’autres discours scientifiques de légitimation pourrait nous y aider.

La génétique entre dans les institutions

L’année 1928 semble marquer une étape importante dans la carrière de Louis Blaringhem. Après un échec en 1923, Blaringhem entre enfin à l’Académie des sciences, dans la section botanique, à la succession du siège laissé vacant par la mort de Léon Guignard. Il a cinquante ans, sa carrière vient d’atteindre un point culminant. Mais c’est aussi à partir de cette date que le rythme de ses publications s’émousse et que sa carrière s’infléchit vers des fonctions plus administratives. Cependant, Blaringhem poursuit son activité d’enseignement. Sa trajectoire universitaire est brillante : en 1922, il est nommé maître de conférences à la Sorbonne où il obtiendra en 1930 une chaire à titre personnel. Fort de cet appui, Blaringhem enseigne la génétique mendélienne à l’ENS puis à la Sorbonne, dans une France, qui, contrairement à l’Allemagne, l’Angleterre et les États-Unis ne peut se vanter d’une quelconque reconnaissance institutionnelle de la génétique et qui devra attendre l’année 1946 pour que cette nouvelle discipline trouve sa place en Sorbonne 29.

Blaringhem affiche aussi sa volonté d’introduire les lois de Mendel à travers des publications. Il figure au nom des auteurs de manuels universitaires — parmi lesquels Guyenot, Morgan, Rostand — qui au milieu des années 1920 publient des ouvrages synthétiques traitant de génétique. Son ouvrage Principes de l’hérédité mendélienne publié en 1928 s’inscrit dans ce dynamisme de publications.

Comment expliquer cette volonté d’enseigner la génétique mendélienne ? Doit-on y voir la liberté d’un scientifique qui, fort du prestige de son élection à l’Académie des sciences et d’une reconnaissance de la communauté scientifique française, peut se permettre d’avancer une approche plus validée par des expériences de terrain que par un formalisme théorique ? Et ne doit-on pas envisager la longue expérience de terrain dont Blaringhem peut se vanter à la fin des années 1920 comme le fondement de sa conviction d’enseigner la génétique mendélienne, en avance par rapport à une communauté scientifique toujours frileuse ?

En effet, sa mission pour l’amélioration des orges de brasserie a été un succès. Dès 1912, Blaringhem envisage d’étendre la méthode éprouvée pour les orges de brasserie à d’autres secteurs de l’agriculture et de l’industrie alimentaire : « les minotiers comme les féculiers peuvent adopter [les méthodes d’amélioration] pour les blés et pour les pommes de terre. Le tabac, le houblon, le lin, les légumineuses, les plantes fourragères et les herbes des prairies peuvent être perfectionnés par des procédés analogues » 30. Dès 1919, ses compétences en matière d'amélioration de productions végétales seront à nouveau mises à l’épreuve : la Société des rouisseurs et des teilleurs du Nord le sollicite pour entreprendre sur les lins à fibres des expérimentations analogues à celles qu'il a menées avec succès sur les orges. Il arrive à sélectionner six lignées qui sont distribuées aux producteurs.

De plus, entre les années 1920 et 1926, Blaringhem réalise de nombreux séjours à l’étranger. Au cours de ses missions dans les colonies d’Afrique du Nord, il est en contact avec d’anciens élèves devenus chefs de service de botanique dans les capitales des États coloniaux français. Il ne cesse d’entretenir sa préoccupation de perfectionner les plantes cultivées par la sélection ou l’hybridation.

Ainsi, par sa longue collaboration avec la SECOBRA pour l’amélioration des orges de brasserie, ses relations avec les agronomes comme Émile Schribeaux, directeur de la station expérimentale de Versailles ou encore Auguste Chevalier (1873-1956), sa pratique de l’enseignement technique 31, ses missions dans les colonies d’Afrique du Nord entre 1920 et 1926 32, ou encore ses origines rurales qui l’attacheront toute sa vie à son terroir natal du Nord de la France, Louis Blaringhem semble avoir le profil rare d’un biologiste universitaire capable d’éprouver, sur un terrain moins noble que celui du laboratoire, l’efficacité de l’approche génétique mendélienne et de recourir à des modèles empiriques pour justifier un enseignement universitaire. Ce n’est certainement pas le formalisme de l’école de Morgan, dont « il dédaigne les efforts » 33 mais beaucoup plus une expérience de terrain, qui saura le convaincre de la puissance de l’outil mendélien.

Cependant, nous resterons prudents et conscients de la nécessité pour étayer une telle thèse d’approfondir notre recherche et de vérifier dans quelle mesure les lois de Mendel étaient appliquées en recherche agricole. Une enquête sur les archives des stations expérimentales françaises et coloniales nous permettrait de confirmer cette hypothèse.

Génétique et eugénisme

À la veille de la Seconde guerre mondiale, Blaringhem est définitivement rallié à la cause mendélienne et s’affiche clairement lors de manifestations publiques. Au Palais de la découverte, lors de l’Exposition internationale de 1937, il déclare de manière emphatique : « Les lois de Mendel mises en valeur en 1900 par les naturalistes De Vries, Von Tschermak et Correns, sont pour les naturalistes comme pour les sélectionneurs l’équivalent des principes d’Euclide pour les géomètres et les architectes » 34. Et, plus loin, sans hésitation, abandonnant le souci de modération et de restriction qui le caractérisait jusqu’alors, il énonce : « Tous les problèmes de l’amélioration des plantes, de leur ajustement aux exigences de la culture moderne et des industries de transformation, de la définition rigoureuse des types nécessaires pour faciliter les échanges avec contrôle […], l’acclimatation comme la résistance aux maladies, doivent être étudiés en tenant compte des lois énoncées par Gregor Mendel à la suite de ses études sur les pois. Les mêmes principes trouvent dans le perfectionnement des races animales et dans l’Eugénique, science des perfectionnements corporels et mentaux de l’homme, des applications pleines de promesses pour l’avenir » 35. Le lien entre amélioration des plantes et perfectionnement des races animales et humaines, entre génétique et eugénique, est apparemment établi. Selon Jean Gayon et Richard Burian, ce fut l’un des facteurs expliquant le retard de la biologie française entre 1900 et 1930 36. Il apparaît donc, qu’à la veille du deuxième conflit mondial, l’un des obstacles à l’introduction du mendélisme en France ait cédé. Blaringhem une nouvelle fois semble être le promoteur d’une telle alliance. Une étude plus approfondie sur l’origine de ce passage du modèle végétal au modèle humain serait elle aussi nécessaire.

* * *

L’étude de la biographie de Louis Blaringhem aura permis, nous l’espérons, de mettre en évidence une manière de faire la science, un style français de recherche dans les années 1900 à 1930. D’un côté Louis Blaringhem semble répondre à toutes les exigences que l’on peut attendre d’un scientifique français : une carrière brillante inscrite dans une trajectoire royale qui mène de l’École normale supérieure à l’Académie des sciences, un souci affiché de se fondre dans la communauté scientifique française, qui se traduit par la recherche de précurseurs (Naudin, Sageret, ou encore Pasteur) et une attitude protectionniste face aux théories scientifiques étrangères.

D’un autre côté, il est ce biologiste qui affiche un intérêt constant pour combiner science empirique et science théorique et dont l’œuvre entretient en permanence un dialogue entre la théorie et la pratique. Dans sa thèse de 1907, le choix de son objet scientifique révèle son affinité pour le monde agricole, et son désir de marier observation empirique et théorie nouvelle de l’hérédité. Dans son travail sur les orges, Blaringhem s’efforce d’introduire par le biais de l’amélioration des plantes de nouveaux concepts théoriques. Du terrain rural à la thèse universitaire, de la station expérimentale de Svalöf à l’enseignement de la génétique en France, Louis Blaringhem affiche donc tout au long de sa carrière la volonté de combiner approches empiriques et théoriques et semble effacer toute démarcation, toute frontière entre science fondamentale et science appliquée.

Nous espérons aussi que grâce au parcours original de ce personnage nous aurons montré que les acteurs de la science ou ceux qui la font avancer, ne sont pas toujours les gardiens de la science institutionnelle (ou s’ils le sont, ils travaillent en dehors de ce champ comme le fait Louis Blaringhem) et que la démarcation entre professionnels et non-professionnels, entre scientifiques et amateurs n’est pas toujours éclairante pour comprendre l’avancement de la science, notamment dans les périodes antérieures à la Seconde Guerre mondiale.

Dans le cas de l’introduction du mendélisme en France, il serait intéressant de revenir sur ces voies indépendantes des chemins institutionnels et par lesquelles le mendélisme semble avoir trouvé, en France, au début du XXe siècle, un terreau plus favorable. Dans une telle perspective, l’étude de l’impact de l’empire français sur la transformation des disciplines biologiques universitaires pourrait s’avérer fructueuse. De même, une enquête plus approfondie sur la recherche agricole pourrait permettre de confirmer 37 le fait que les acteurs de la science peuvent appartenir à des réseaux parallèles, plus obscurs mais non moins féconds 38.

Annexes

I. Sources non publiées :

Archives de l'Académie des sciences

Dossier biographique sur Louis Blaringhem.

Archives nationales

AJ 16, 5733, ministère de l'Éducation nationale, Dossier personnel.

Archives de l'École normale supérieure

61 AJ 232, Dossiers individuels des élèves de l'École normale supérieure classés alphabétiquement et par promotion (1897‑1903). Communication par extrait pour le dossier de Louis Blaringhem.

61 AJ 25, Concours d'entrée, section sciences (1897‑1903).

61 AJ 48, Liste des agrégés lettres et sciences (1891‑1903).

61 AJ 170, Concours d'entrée 1898 — Sciences.

Archives du CNAM

Dossier du professeur Louis Blaringhem.

II. Sources publiées

Louis Blaringhem, « Anomalies héréditaires provoquées par des traumatismes », dans Comptes-rendus à l'Académie des sciences, Séance du 6 février 1905, pp. 378‑380.

Louis Blaringhem, « Action des traumatismes sur la variation et l'hérédité », dans Mémoires de la Société de biologie de Paris, tome 59, Paris, 1905.

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