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 LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE ET LA DÉMOCRATIE - L’incontournable alliance.

28/12/2010

laboratoire rechercheLA RECHERCHE SCIENTIFIQUE ET LA DÉMOCRATIE - L’incontournable alliance.

Mustapha CHERIF (*)

25 Septembre 2008 -

En allouant récemment au secteur 100 milliards DA pour les cinq prochaines années, le pouvoir politique consacre la recherche comme priorité nationale.

Dans le monde arabe, les systèmes actuels ont choisi de tourner le dos à la bonne gouvernance.

Dans le ciel que nous contemplons la nuit, les étoiles qui brillent sont entourées de voiles de ténèbres. Dans l’Univers en expansion, les galaxies les plus lointaines s’éloignent de nous, à une vitesse si grande que leur lumière ne peut nous parvenir. Ce que nous percevons comme étant l’obscurité du ciel, c’est cette lumière qui voyage vers nous de manière vertigineuse, mais qui ne peut nous parvenir, parce que les galaxies dont elle provient s’éloignent à une vitesse encore plus rapide, supérieure à celle de la lumière.

Les mers et les océans recèlent des trésors et des énigmes qui échappent encore à 90% à la connaissance.

Le corps humain, et en particulier le cerveau, malgré les avancées, est encore un continent vierge à déchiffrer. La question des génomes humains, celle des matériaux du futur, de la bio-agronomie, des propriétés de la numérisation infinitésimale et d’autres domaines techniques et scientifiques sont des enjeux majeurs pour demain.

Qui peut nous expliquer les secrets de l’Univers, de la nature et de la vie pour favoriser la condition humaine, guérir et développer l’humain? Qui peut répondre aux besoins biologiques, sociaux et culturels complexes des êtres citoyens de manière concrète? Qui peut contribuer à la compréhension des maux sociaux, les questions du comportement et agir en thérapeute? Qui peut faire reculer les frontières de l’ignorance pour maîtriser, multiplier et renouveler les sources d’énergie, éduquer et permettre l’éclosion de la cité civilisée? Les savants, les chercheurs, la recherche scientifique.

Evoquer la recherche scientifique, c’est vouloir saisir ses enjeux stratégiques et faire ressortir, non seulement son apport dans le processus du développement, mais surtout cerner les conditions de son épanouissement.

La science a besoin d’un climat de confiance

Des observateurs du développement de la science insistent sur la nécessité de trouver une alliance entre le pouvoir politique et la communauté scientifique afin de baliser le terrain de la valorisation et l’exploitation des résultats et aboutir à une véritable inscription sociale de la science comme priorité. Cependant, un système politique fermé et autoritaire ne pourra pas faciliter la recherche, même s’il l’inscrit comme priorité.

Reprenant ce qui vient de la critique, la science a besoin d’un climat de confiance, de décentralisation, de liberté pour s’installer comme pratique dominante. L’espace de la vie, tous les espaces, politique, social, économique, biologique, culturel, doivent être déconstructibles. Ce sont des données conjoncturelles, évolutives, contingentes, ou des vérités matérielles, scientifiques. La liberté académique et l’indépendance à l’égard de tous les pouvoirs sont la condition principale pour l’épanouissement de la recherche, en sachant que tout est relatif. Certes, la recherche doit servir la société.

Mais, réduite à un instrument au service d’intérêts étroits ou idéologiques ou au contraire livrée à elle-même, fausse toute la démarche. De pratique intellectuelle de compréhension et transformation du monde, la science dans le monde de l’économie de marché risque de se voir réduite à un simple instrument de production de richesses au profit des détenteurs de capitaux.

A l’origine de cette mutation présentée comme une évidente nécessité, les tenants d’une science «utile» veulent, avec les spéculateurs, soumettre l’Université à la loi du marché. Des études «scientifiques» utilisent des indicateurs quantitatifs (le plus connu étant celui de Shanghaï qui classe les universités) qu’ils ont eux-mêmes conceptualisés et classent les universités selon des critères biaisés. Dans tous les cas, aucune université arabe ne figure parmi les cent premières.

D’un côté, la modernisation des universités est urgente, pour tirer les leçons des expériences des autres pays, et tenir compte de nos valeurs et besoins propres. La revalorisation des scientifiques et de leurs activités est incontournable, cependant, l’essor réel aura lieu quand la société tout entière sera libérée.

Surtout que les formules existantes dans le monde arabe restent bureaucratiques. Au laboratoire dans lequel des chercheurs autonomes devraient avoir pour tâche de coopérer pour élaborer des savoirs nouveaux, se substitue un ensemble de «porteurs de projets» le plus souvent sans réelle ambition, en concurrence, dont la tutelle pilote les activités, en ne finançant que celles conformes à ses «axes» et en les évaluant avec des critères quantitatifs mesurés par des «experts» qu’elle choisit ou sans jamais évaluer. Ce dirigisme gestionnaire n’est profitable ni à la science ni à l’innovation. Le pilotage de la recherche tournée vers la créativité libre et l’innovation est la voie de l’efficience, si, et encore si, la démocratisation de la société est enclenchée. Sinon, la fuite des cerveaux, la routine et la bureaucratie l’emportent.

L’expérience montre que tout «expert» a tendance à ne soutenir que les projets «sûrs» et à rejeter comme non pertinents les plus novateurs ou les plus critiques.

Le prix Nobel de physique, Albert Fert, dont la découverte fondamentale permit de multiplier par 100 la capacité des ordinateurs, ne dit rien d’autre quand on lui demande s’il aurait eu ce prix s’il n’y avait eu qu’un financement et pas de liberté d’action: «Non, répond-il, car, au départ, c’était un projet à risque dont personne ne pouvait savoir s’il allait aboutir...c’était à l’époque un sujet trop marginal et loin des thèmes à la mode.» L’incertitude et les risques de la découverte sont assumés par les chercheurs eux-mêmes, qui doivent choisir entre risquer de perdre tout financement et abandonner des projets incertains ou sensibles auxquels ils croient.

Si le financement sur projets est vital pour impulser des recherches, il devient désastreux dès lors qu’il est prédominant dans un contexte de faiblesse démocratique, car il participe à la gabegie, entrave l’exploration de domaines originaux pour ne renforcer que des axes devenus thèmes routiniers, favorisant ainsi le conformisme scientifique. L’évaluation quantitative est néfaste car elle détruit la coopération entre chercheurs pour ne favoriser que des recherches mises en concurrence et cloisonnées pour être identifiables.

Alors même que la recherche réclame liberté, stabilité et mémoire collective, le financement, sans statut valorisant du chercheur et un contexte de transparence transforment un nombre de plus en plus grand de praticiens en rouages dociles et interchangeables.

Chaque organisation de la recherche découle de la représentation de la science qu’elle entend incarner.

En retour, l’adaptation des scientifiques à cette institution forge leurs pratiques et les savoirs qu’ils créent. La recherche publique exige la liberté intellectuelle, la confiance mutuelle, des laboratoires permettant des échanges fructueux entre chercheurs et une évaluation de leurs idées basée sur la confrontation intellectuelle ainsi que des organismes capables de dialoguer et de les accompagner.

Le monde arabe a tourné le dos à la bonne gouvernance

Dans le monde arabe, les systèmes actuels ont choisi de tourner le dos à la bonne gouvernance.

Alors que les potentialités sont immenses, il est à craindre que, sous les contraintes de l’autoritarisme, la science dans le monde arabe végète par épuisement, passivité ou soumission. Les pouvoirs publics seraient alors comptables de ce désastre qui renforce la «colonisabilité» qu’ils auraient programmée par aveuglement.

Dans notre pays, un réel effort a permis la réalisation d’une trentaine de programmes nationaux de recherche comptant 7000 projets environ.

En allouant récemment au secteur une dotation budgétaire globale de 100 milliards DA pour les cinq prochaines années, soit trois fois les sommes dépensées durant ces cinq dernières années, le pouvoir politique consacre la recherche comme priorité nationale.

La dépense publique dans ce domaine est donc substantiellement augmentée, pour autant que les crédits alloués soient consommés efficacement. C’est un acquis.

Mais la recherche scientifique reste en deçà des attentes à la fois de l’élite, du pays et des besoins nationaux dans tous les domaines pour les mêmes raisons analysées: la faiblesse en matière de communication entre la base et le sommet, les retards en matière de construction d’un Etat de droit fort et le brouillage de l’échelle de valeurs.

(*) Philosophe, professeur en relations internationales.

www.mustapha-cherif.net

 

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