Vaincre la famine mondiale est une question d’éthique » maladies des plantes , agriculture et écologie

 Vaincre la famine mondiale est une question d’éthique

26/9/2010

Vaincre la famine mondiale est une question d’éthique

Les exploitations agricoles familiales sont une solution d’avenir

Le programme en dix points du Parti démocrate-chrétien suisse (PDC) a pour thème principal l’avenir de l’agriculture suisse. Il demande la rupture des négociations avec l’UE au sujet de l’accord de libre-échange agri­cole si, jusqu’à l’automne, on ne parvient pas à un accord dans le dossier agricole de l’OMC. Cette démarche apporte un soutien à l’UDC et aux Verts qui ont déjà travaillé dans cette direction avec des interventions au Parlement.
La sécurité alimentaire est au centre de l’agriculture. Elle ne peut être atteinte que si les pays peuvent décider eux-mêmes du type de leur agriculture et ne sont pas dirigés par des organisations supranationales. Dans ce contexte, le Rapport sur l’agriculture mondiale parle de souveraineté alimentaire. Pouvoir décider du type de son agriculture est un droit démocratique qui ne doit pas être sacrifié à la recherche du profit. L’intérêt général doit être au centre, c’est la seule manière de combattre la faim dans le monde.
Dans l’entretien qui suit, le conseiller national et président de l’Union suisse des paysans, Hansjörg Walter, précise les conditions nécessaires à une agriculture efficace en général et envisage surtout la situation de la Suisse.

Horizons et débats: L’OMC favorise surtout les grandes exploitations industrielles aux coûts salariaux les plus bas possible, grâce à peu d’employés mais à un grand parc de machines agricoles. Est-ce réaliste? Quelle est la forme idéale d’exploitation agricole?

Hansjörg Walter: Les exploitations familiales ne sont plus très répandues dans le monde et comme vous le suggérez dans votre question, de plus en plus marginalisées. La Suisse est certainement une exception car elle continue à favoriser des exploitations familiales. C’est une volonté politique. Cela ne veut cependant pas dire que ces exploitations ne peuvent pas collaborer, par exemple pour l’achat et l’utilisation en commun de machines, mais la responsabilité de la ferme et du travail relève de la famille: de l’agriculteur, de sa femme, de ses enfants, de la grand-mère et du grand-père. Ils forment une unité financièrement intéressante. Il est évident que les revenus ne sont pas élevés mais on a un emploi à plein temps, une perspective professionnelle et on éprouve une grande satisfaction. Aussi, en ce qui concerne la question de donner un sens à la jeunesse, est-il important que la famille, les enfants participent au processus de travail. Bien que cela devienne de plus en plus difficile avec la mécanisation, cueillir des fruits et ramasser des pommes de terre sont une occupation très importante qui est aujourd’hui partiellement effectuée par des machines, mais il y a toujours moyen de faire participer les enfants selon leur âge. Ils apprennent ainsi comment leur père gagne le revenu de la famille. On dépend de la nature et on n’a pas n’importe quoi sans effort. L’argent n’arrive pas tout seul sur le compte en banque, il faut faire quelque chose pour le gagner.
L’Autriche et l’Allemagne ont encore des exploitations familiales. Il y en a eu longtemps aussi au Canada et en Amérique, grâce aux émigrés européens. Elles sont cependant de plus en plus reprises par les grandes entreprises agricoles. Dans les pays en développement et les pays émergents tout particulièrement, les fermes fami­liales disparaissent de plus en plus. Les grands groupes agri­coles les reprennent, font de gros investissements et embauchent finale­ment la population locale comme main-d’œuvre. Ainsi, la responsabilité repose sur un petit nombre de personnes et non plus sur les paysans indi­gènes. En tant qu’ouvriers, ils ne peuvent plus prendre de responsabilités, ils sont tout juste de la main-d’œuvre bon marché. Cela a pour conséquence que beaucoup de gens quittent la campagne et émigrent vers les villes où ils créent de grands problèmes sociaux. C’est ce que nous voyons surtout dans les grandes villes d’Asie, par exemple à Mumbay, où il y a une immigration con­stante de gens venu de la campagne. Si on leur donnait des perspectives dans l’agriculture, la terre pourrait être cultivée de ma­nière durable et, de plus, cela coûterait moins cher à l’Etat indien. L’autosuffisance alimentaire augmenterait et les besoins de la population seraient assurés.
Tout le reste sont des développements issus du modèle de promotion des exportations de l’OMC dont les objectifs étaient encore en vogue il y a dix ans mais sont dépassés aujourd’hui. Ce qu’il faut, dans le monde entier, c’est la souveraineté alimentaire et la sécurité de l’approvisionnement régional. C’est le seul moyen de réduire les dépendances. On pourrait empêcher ainsi l’exode rural. Il serait temps que l’OMC révise sa façon de penser, mais ses fonctionnaires continuent de voir les choses tout différemment.

Pour que les petits Etats puissent parti­ciper au libre-échange agricole façon OMC, l’agriculture devrait pouvoir augmenter son rendement. Est-ce réaliste? D’après le rapport bernois sur les sols, une partie d’entre eux sont, en Suisse, déjà très malmenés, à cause, notamment, de l’utilisation exagérée des machines (compactage des sols). Est-il possible d’augmenter encore le rendement agricole?

Si nous considérons l’évolution démogra­phique, nous devons nous rendre compte qu’au cours des 40 prochaines années, nous devrons assurer la nourriture d’un nombre plus élevé d’individus. Mais il est exclu de défricher encore plus de forêts vierges et de mettre à mal l’équilibre écologique, comme au Brésil. Une variante importante serait d’augmenter la sécurité du rendement. En Europe, nous avons moins de difficultés, mais le problème des pays émergents est qu’ils ne peuvent rentrer leurs récoltes assez rapidement parce qu’ils manquent de moyens techniques. Si le mauvais temps survient pendant la récolte, c’est la catastrophe. C’est pareil en cas de sécheresse pendant les semailles. Il faudrait donc absolument renforcer la sécurité de la production. Il n’est certainement pas possible de tirer davantage du sol en Europe, donc chez nous. Nous atteignons nos limites. Dans les pays en développement, c’est partiellement possible, mais il faut être prudent car dans ces pays, la durabilité doit être assurée pour les générations futures. Les écologistes et les écono­mistes agricoles devront déve­lopper des mo­dèles judicieux. Je con­state qu’on applique trop de stratégies à court terme. Il faut des gens qui mettent en garde, qui attirent l’attention sur ce problème. On ne produit pas en­core suffisamment de nourriture pour la population mondiale qui augmente mais en principe, cela serait possible.
Mais la faim ne cesse d’augmenter dans le monde. Il y a 4 ou 5 ans, on comptait en­core 800 millions de personnes souffrant de la faim ou sous-alimentées. Depuis, ce chiffre a augmenté de presque 100 millions. Quant à savoir si l’on viendra à bout du problème est une autre question. Pour moi, considérer la faim et l’approvisionnement en eau dans le monde comme un problème central est une question d’éthique. Certains pensent que comme la Terre est déjà surpeuplée, le problème se réglera tout seul. Pour moi, ce n’est pas éthiquement défendable. Cela entraînera inévitablement des conflits. Les gens apprennent par les médias mondiaux que nous vivons mieux, mais on ne peut pas laisser les peuples pauvres dans l’état où ils sont. C’est inadmissible. On ne peut pas exclure des millions d’êtres humains du bien-être et les laisser mourir de faim à côté de ceux qui sont rassasiés. Il faut trouver des solutions et je les vois dans la forme d’agriculture mentionnée ci-dessus.

Parlons encore du libre-échange avec l’UE. Ses partisans disent toujours que c’est une chance pour l’agriculture suisse de pouvoir exporter ses produits de haute qualité. En même temps, nous importons des produits bon marché et de moindre qualité en provenance de l’UE. Est-ce que cela ne va pas entraîner une perte de qualité de l’agricul­ture suisse – la qualité suisse est très bonne, même celle des produits qui n’ont pas le «label bio» – parce que nous allons devoir concurrencer les produits bon marché en provenance de l’UE et que nous ne pourrons pas maintenir des prix élevés? Le calcul est simple. Qu’en pensez-vous?

Je partage votre opinion. Il appartient à la politique agricole suisse de miser sur des stratégies de qualité, mais cela a son prix. Et nous allons au-devant de difficultés. La stratégie de qualité a deux aspects. D’un côté, il s’agit de la qualité des produits qui peut être analysée chimiquement. Il n’y a pas là une grande marge de manœuvre. On remplit ou non les critères. Ce qui est beaucoup plus important, c’est la qualité de la culture et nous avons en Suisse une production particulièrement écologique. Nous prenons soin de la terre, nous avons un système de culture qui s’étend sur toute l’année avec la culture de fourrage d’hiver, la culture de légumineuses, la stimulation de la production d’azote, etc. Les Alle­mands, les Européens ne payeront pas cela car on trouve ces différentes cultures dans n’importe quel pays de l’UE.
Il est important que la Suisse veille à l’approvisionnement de la population. Le degré d’autosuffisance alimentaire est d’environ 60%. Bien sûr, nous exportons du lait et des spécialités de viande aussi mais nous devons produire en premier lieu pour notre population. Et nous avons de bons arguments: production de la région, pour la région, durabi­lité, respect de l’environnement, etc.

Avec ce que vous venez d’expliquer, on a l’impression qu’il y a bien des différences entre la Suisse et l’UE, ne serait-ce qu’en agriculture. Y a-t-il d’autres différences?

Notre politique agricole réglementée, si bien que nous n’avons guère de surproduction. Ce que nous connaissons, ce sont les variations saisonnières. Pour le lait, on s’aperçoit maintenant qu’il était très fâcheux de supprimer le contingentement: il y a trop de lait et de beurre.
Le marché européen n’est pas régle­menté du tout, et nous risquons d’être inondés de produits de masse à prix cassés. Si nous exposons l’agriculture suisse au libre-échange, nos paysans ne seront probablement plus disposés à poursuivre leurs activités et cela aura certainement de graves conséquences pour tout le pays. D’une manière générale, notre agriculture a de l’avenir. On aura toujours besoin de nourriture et les gens de­viennent plus exigeants, ils veulent une nourriture saine. Dans l’UE, il y aura toujours des accidents: des épizooties, des scandales alimentaires, etc. Avec notre sécurité alimentaire, nous pourrions défendre notre agriculture, ce serait bon pour tout le monde: pour les paysans, le commerce et les citoyens. Les produits bon marché n’apporteront rien, ni aux grands distributeurs qui auront des problèmes de plus-value avec les prix bas, ni aux consommateurs.

Les statistiques montrent que le revenu des agriculteurs diminue alors que le commerce augmente ses profits.

Oui, il faut bien s’en rendre compte, notre société a changé. De plus en plus de femmes travaillent et ont de moins en moins le temps de préparer les repas. A midi, tout doit aller très vite. Peut-être fait-on encore la cuisine le soir, mais à midi, on va à la cantine ou au restaurant. Il n’y a plus que des plats cuisinés, le temps consacré au ménage se raccourcit. Cela aussi a son prix.

Revenons encore une fois à l’autosuffisance alimentaire: pourrait-on l’augmenter?

En Suisse, la production a augmenté, il ne faut pas oublier que la population s’est accrue et que le degré d’autosuffisance s’est maintenu ces dernières années à environ 60%. En ce moment, nous sommes un peu en-dessous. N’oublions pas que la Suisse ne peut pas tout produire. 30% du lait est exporté et environ 20% est réimporté sous forme de fromages et de desserts, etc. Il faudrait maintenir les 60% dans la production de céréales, il faudrait absolument maintenir notre propre production pour le sucre également, même si cela nous attire souvent les critiques d’organisations pour le développement qui estiment qu’on devrait laisser cette production aux pays en développement. Nous avons cependant des critères de qualité très élevés pour le sucre. Nous ne pouvons pas non plus ne cultiver que des céréales, à cause de la durabilité en agriculture: il faut une rotation des cultures.

Quelle va être l’évolution dans notre pays?

Le libre-échange n’est toujours pas l’objectif. Il faut poursuivre notre bonne collaboration avec les entreprises de transformation. Elles sont en ce moment exposées aux processus de rationalisation internationaux. Il est important d’ouvrir le marché pour certains produits, mais seulement là où il y a des possibilités réelles. Et cela doit être fondé sur la réciprocité, dans les domaines dans lesquels nous sommes forts. On critique maintenant l’accord sur le fromage, mais cela a finalement été une bonne affaire. Là nous sommes forts, nous exportons des produits chers et importons des produits meilleur marché. Du point de vue de la quantité nous perdons encore quelque peu, mais nous n’avons pas pu empêcher cela. Ce serait une catastrophe si nous ouvrions totalement le marché. Cela ne va que s’il y a une demande, et là nous pouvons vendre des produits plus chers. Cela marche surtout avec les produits de marque comme le gruyère et l’appenzell. Nous devons nous engager sur le marché indigène et maintenir le degré d’autosuffisance alimentaire, et alors nous aurons des perspectives d’avenir.
La sécurité alimentaire préoccupe les gens mais aussi l’information sur les produits. L’UE en est encore très loin. Or chez nous le citoyen sait ce qu’il a de bon dans son as­siette.

Mardi 29 Juin 2010

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