La paradoxale saga du taxol » maladies des plantes , agriculture et écologie

 La paradoxale saga du taxol

11/9/2010

ifLa paradoxale saga du taxol

La défense de l'if de l'Ouest américain devint un sujet brûlant quand furent découverts les effets antitumoraux d'une molécule présente dans son écorce. Le problème a cessé depuis qu'une équipe française a synthétisé une molécule voisine, deux fois plus puissante.

« Avec le benzène et l'aspirine, c'est l'un des rares composés organiques dont le citoyen lambda connaisse le nom. » C'est du moins l'opinion du chimiste K.C. Nicolaou du Scripps Institute de San Diego. Le taxol est une puissante drogue anticancéreuse isolée de l'écorce de l'if de l'Ouest. Le taxol est devenu l'emblème des bienfaits à attendre de l'exploitation de la diversité des substances naturelles. Pourtant, l'histoire des trente années de controverses qui séparent la caractérisation des propriétés antitumorales de l'if de la commercialisation du taxol résume les contradictions d'une valorisation de la biodiversité fondée sur la découverte de nouveaux médicaments.

En 1962, le botaniste américain Arthur Barclay prospectait les forêts primaires de l'Ouest du continent nord-américain pour le compte du National Cancer Institute (NCI), qui entamait alors un programme de criblage systématique de substances naturelles. Son attention se focalisa sur un arbre jusqu'alors dénué de tout intérêt économique, l'if de l'Ouest, car il avait observé que des extraits de son écorce ralentissaient la progression de tumeurs expérimentales. Quelques années plus tard, le chimiste Monroe Wall purifia le principe actif de l'écorce qu'il baptisa taxol. Il ne tarda pas à en établir la structure chimique totalement originale à l'origine des propriétés cytotoxiques. En 1979, l'équipe de Susan Horwitz à l'Albert Einstein College of Medicine de Boston découvrit le mode d'action du taxol(1). Contrairement à la plupart des agents anticancéreux qui inhibent la division cellulaire en empêchant la réplication de l'ADN, le taxol agit sur la formation du fuseau mitotique, structure protéique qui permet la division en deux de la cellule. A partir de 1983, les études cliniques donnèrent des résultats plus que prometteurs, ce qui marqua paradoxalement le début des ennuis du NCI. La production du taxol ne pouvait se faire à l'époque qu'à partir de l'écorce de l'if avec un rendement très faible. Si les tests biologiques menés entre 1962 et 1977 avaient nécessité une centaine de kilogrammes d'écorces séchées soit 400 arbres, le NCI consomma pas moins de 3, 25 tonnes d'écorce entre 1977 et 1987. Or, l'if est une espèce à croissance très lente, difficile à exploiter. Des mouvements écologistes ne tardèrent pas à s'émouvoir des menaces que ferait peser une surexploitation sur le devenir de l'if de l'Ouest. D'autant que les excellents résultats de la molécule contre le cancer de l'ovaire avaient suscité des prises de position impatientes de mouvements féministes craignant que « cette maladie de femme » ne soit pas l'objet de suffisamment d'efforts de recherche. En 1990, l'Environmental Defense Fund, une organisation écologiste de Washington, lança une pétition réclamant le classement de l'if comme espèce protégée. Ce texte contient un argument alors inédit : celui de la nécessaire préservation de la biodiversité pour permettre son exploitation médicale. Pour résoudre le dilemme « sauver une vie, tuer un arbre » pour citer un titre du New York Times , l'EDF réclamait donc « le classement de l'if comme espèce protégée de façon à permettre un approvisionnement durable en taxol » . L'argument lui permit d'associer à sa campagne deux des découvreurs du taxol, ainsi que la puissante American Cancer Society. Cette coalition d'intérêts échoua à obtenir le classement de l'if comme espèce protégée. Elle parvint en revanche en 1992 à faire voter une loi imposant un mode d'exploitation des forêts fédérales préservant l'if de l'Ouest.

Entre-temps, les besoins du NCI étaient devenus énormes : pas moins de 30 tonnes d'écorce pour les essais cliniques de la seule année 1987. Considérant qu'il était temps de passer à une échelle industrielle, le NCI céda l'exploitation de la molécule à la firme pharmaceutique Bristol-Myers Squibb, qui débuta sa commercialisation le 29 décembre 1992. Le taxol figure toujours parmi les meilleures ventes de l'entreprise.

L'ironie de l'histoire est que la controverse sur l'exploitation de l'if comme source de taxol avait entre-temps perdu sa raison d'être. Les recherches menées à l'institut des substances naturelles du CNRS de Gif, sous la direction de Pierre Potier, avaient en effet permis de découvrir un mode de production synthétique de la molécule. A la fin des années 1970, Daniel Guénard avait mis au point dans cet institut le test tubuline permettant de vérifier in vitro l'affinité d'une molécule pour la tubuline, une protéine du fuseau mitotique. Il eut l'idée d'appliquer son test à la recherche de précurseurs du taxol. A partir d'aiguilles et de rameaux de l'if européen Taxus baccata , Daniel Guénard et Françoise Guéritte en collaboration avec les chercheurs de Rhône-Poulenc isolèrent un précurseur actif du taxol à partir duquel ils conçurent par hémisynthèse chimique une nouvelle molécule, le taxotère, deux fois plus active que le taxol. Les feuilles de l'if pouvant être prélevées sans abattre l'arbre, les problèmes d'approvisionnement se trouvaient résolus. Cette découverte n'échappa pas aux dirigeants de Bristol-Myers Squibb : à partir de 1993, l'entreprise se convertit à la production hémisynthétique de taxol(2) - sans jamais verser un centime au CNRS ni à Rhône- Poulenc, détenteurs du brevet sur cette méthode. Le procès court toujours.

Le taxol et son concurrent, le taxotère, commercialisé en 1995 se partagent maintenant en parts égales le marché européen. Ces molécules ne sont presque plus l'objet de recherches fondamentales. « Plusieurs milliers d'analogues du taxol ont été synthétisés, explique Daniel Guénard, et la recherche s'oriente aujourd'hui davantage sur de nouvelles indications de prescrip- tion . » Si la saga du taxol semble s'achever pour les chimistes, elle ne fait que commencer pour les historiens et les sociologues des sciences, comme Vivien Walsh et Gordon Goodman de la Manchester School of Management : ils y voient « un médicament de notre temps (3) . »

Nicolas Chevassus-au-Louis

Source : http://www.larecherche.fr

Tags : taxol
Category : ARBRES ET FORETS - 2 | Write a comment | Print

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