Le devenir de l’agriculture tunisienne face à la libéralisation des échanges. » maladies des plantes , agriculture et écologie

 Le devenir de l’agriculture tunisienne face à la libéralisation des échanges.

25/5/2010

Le devenir de l’agriculture tunisienne face à la libéralisation des échanges.

Auteur Jean-François Richard [1]

Depuis l’indépendance, la Tunisie a connu une forte croissance démographique et économique, et son agriculture, bien qu’ayant également fortement progressé, a vu sa place dans l’économie devenir mineure. Le potentiel naturel en terres agricoles et en eau a été mobilisé, mais l’agriculture pluviale reste prépondérante, avec de fortes variations interannuelles. Le secteur est dual, avec une part relevant du traitement social, l’autre en prise plus ou moins forte avec le marché, avec une population agricole vieillissante et de l’exode rural. L’impulsion de l’État a été déterminante dans les progrès réalisés par le secteur mais il reste insuffisamment structuré et cela n’a pas suffi à faire émerger des organisations en mesure de répondre aux besoins et à l’expression des potentialités. Une part de la croissance agricole a été induite par les subventions et la protection de produits pour lesquels la Tunisie n’est pas concurrentielle, alors que là où elle l’est (fruits et légumes), elle ne capitalise pas son avantage et la performance est inversement corrélée à la compétitivité. Pour la Banque mondiale, la Tunisie devrait poursuivre la libéralisation des échanges et l’État se désengager du secteur productif. Pour résister à cette libéralisation, soutenir la compétitivité et exprimer son potentiel commercial, le secteur agricole devra maîtriser la qualité des produits.


Préambule

Cinquante ans après l’indépendance, la Tunisie est passée de la situation d’un pays jeune à fort accroissement démographique et activité agricole dominante, à celle d’un pays émergent ayant réalisé sa transition démographique[2] et fortement diversifié son activité vers l’industrie et les services. Dans ce contexte, rendu plus contraignant par la mondialisation et les Accords d’Association passés avec l’Union européenne[3] pour réduire les barrières douanières entre la Tunisie et l’UE, il a paru intéressant de faire le point sur l’activité agricole tunisienne et d’apprécier quels peuvent être à l’avenir ses enjeux et ses opportunités.

Cet article s’inspire largement des informations collectées lors de la revue du secteur agricole préparée par le gouvernement tunisien avec l’appui de la Banque mondiale et la participation de l’Agence Française de Développement à partir de travaux commandités auprès de bureaux d’études tunisiens et étrangers dans le cadre des travaux préparatoires aux XIe et XIIe Plans de Développement (2007-2011).

Une agriculture dont la place dans l’économie est devenue mineure.

Le taux de croissance de l’économie tunisienne[4] est resté soutenu au cours des quinze dernières années (4,5-5,5 %). Cette croissance accompagnée d’un investissement fort dans les ressources humaines et les infrastructures et services collectifs a permis de réduire la pauvreté[5] . Les grands équilibres macro-économiques ont été préservés (balance courante, inflation…) permettant un accès aux marchés internationaux dans de bonnes conditions, mais la structure budgétaire est de nature à maintenir un niveau de dette publique élevée. Malgré la croissance, la réduction du chômage reste un défi, dans une économie où la création d’emplois dans le secteur privé est en perte de vitesse. La réduction du chômage requiert des taux de croissance plus élevés (autour de 6,5 %), une augmentation de l’investissement privé, une amélioration de la productivité totale des facteurs et un développement des secteurs à plus haute qualification dans la perspective de l’émergence d’une économie fondée sur le savoir.

L’agriculture tunisienne génère environ 13 % du PIB (17 % avec l’agro-alimentaire) et emploie environ 16 % de la population active[6] .
L’agriculture a cependant contribué à créer le quart des emplois nouveaux pendant la période du IXe Plan (1997-2001). La croissance de la valeur ajoutée de l’agriculture aux prix constants 1990 pour la période 1989-2003 est plus faible en moyenne par an (3,7 %) que pour l’ensemble de l’économie (4,7 %). La part du secteur agricole dans l’investissement total est du même ordre de grandeur que sa part dans le PIB, soit 13,5 % pour la période 1989-2003. La part de l’État dans le secteur représente la moitié de l’investissement global, dont plus de 60 % sont consacrés à l’hydraulique.

La part des exportations agricoles et alimentaires dans la balance commerciale est en baisse, passant de 23,4 % pour les années 1984-1988 à 13,6 % pour les années 1999-2003. Ceci est également vrai pour les importations, mais dans une moindre mesure, puisque la part des importations agricoles est passée de 13,6 % à 12 % pour les mêmes périodes de référence. La Tunisie est un importateur net de produits agricoles, avec un taux de couverture moyen de ses besoins de l’ordre de 81 % sur la période 1984-2003, avec une légère tendance à la baisse, alors que le taux de couverture de l’ensemble de l’économie atteint 69 %, avec une légère tendance à la hausse.

Un secteur limité par le potentiel naturel mais qui se transforme.

L’agriculture pluviale est confinée au Nord-Ouest du pays et concerne chaque année un peu plus de 1,8 million d’hectares pour une superficie agricole utile (SAU) de près de 5 millions d’hectares (30 % du territoire national), dans les zones climatiques humides, subhumides et semi-arides, là ou la pluviométrie dépasse les 350 mm par an [7] , ou dans des zones arides autour de points d’eau. Les 400 000 hectares irrigables dans les diverses régions, dont un quart des surfaces dans les zones d’agriculture pluviale, représentent 8 % de la SAU, et la majeure partie de la production est soumise à l’aléa pluviométrique.

La SAU est dominée par l’arboriculture (1,6 million d’hectares d’oliviers, et 0,4 million d’hectares de fruits – dattes, agrumes, fruits à noyaux, pommes, poires). Les cultures annuelles couvrent une superficie analogue avec principalement des céréales (1,5 million d’hectares, avec une majorité de blé dur, de l’orge et du blé tendre), des légumineuses et fourrages (0,3 million d’hectares), et des cultures maraîchères (0,15 million d’hectares de pommes de terre, tomates, légumes méditerranéens). Les jachères couvrent 0,8 million d’hectares et les parcours 0,5 million d’hectares.

La SAU et les superficies irriguées ne devraient plus beaucoup évoluer au vu des contraintes de mise en valeur. Les terres labourables se sont étendues au détriment des parcours, et les terres exploitées ont fortement réduit la fréquence des jachères, qui sont passées d’une année sur trois il y a quarante ans à moins d’une année sur cinq. L’intensité d’utilisation des terres irriguées est encore limitée.

Malgré les actions importantes de conservation des terres agricoles, la pression exercée sur le foncier et des pratiques culturales destructrices se traduisent par une érosion importante qui affecte trois millions d’hectares et génère un envasement important des barrages. Les zones arides connaissent des problèmes de salinité, et les zones forestières et les parcours une surexploitation des ressources.

Les tendances récentes des productions agricoles sont une baisse absolue et relative des superficies en céréales (avec de très fortes variations interannuelles), une croissance importante des fourrages, la stagnation des légumineuses à un niveau bas et la très grande croissance des cultures maraîchères et de l’arboriculture. L’élevage détient la part la plus importante dans la structure de la production, avec 39 % de la valeur, en hausse relative et absolue, suivi par l’arboriculture, les cultures maraîchères, la céréaliculture et la pêche.

La croissance du secteur de l’élevage a été tirée par la production laitière, qui représente près du quart des produits et a connu un taux de croissance moyenne de 7,6 % sur la période 1989-2003, permettant de réduire les importations et de couvrir plus de 90 % de la consommation. La part dans l’élevage des ovins et des bovins est en déclin, tandis que celle des volailles et des œufs s’est accrue.

Les olives représentent encore le quart de la production arboricole, tandis que les dattes sont en progression, les agrumes en légère régression relative, les fruits à noyaux (amandes, pêche, abricots) en stagnation et que la diversification se poursuit (raisins de table, pommes, poires, etc.).

La production locale de produits maraîchers demeure fortement protégée, à l’exception de la tomate de plein champ de saison ou sous serre primeur, ainsi que de la pomme de terre de saison et les pastèques. Le caractère peu compétitif du maraîchage, en particulier hors saison, s’explique en grande partie par la faiblesse des rendements et la faible diversification.

La production et le rendement des céréales connaissent une variabilité interannuelle considérable (4 à 21 quintaux par hectare pour le blé dur) et une progression moyenne extrêmement faible sur la période 1989-2003. Le blé dur, qui représente 70 % de la production de céréales, satisfait 72 % de la demande nationale. La production de blé tendre couvre à peine 20 % des besoins nationaux et les importations de céréales s’accroissent de 10 % par an.

Un secteur socialement et économiquement très hétérogène

La Tunisie fait face à une transformation du monde rural qui combine l’exode rural, le vieillissement des populations rurales et la modernisation du secteur agricole. L’écart s’accroît entre petits et moyens exploitants qui utilisent la main-d’œuvre familiale et connaissent des taux significatifs de pauvreté, et les grands exploitants du secteur commercial. Cependant, la population rurale a continué à croître jusqu’à maintenant, mais elle ne représente plus qu’un gros tiers de la population nationale. L’État a fait un effort considérable pour réduire les disparités entre ville et campagne, et plus de 90 % des ruraux ont accès à l’eau potable, 97 % à l’électricité, et les écoles et dispensaires répondent aux besoins du plus grand nombre.

Le secteur agricole joue encore un rôle très important dans l’économie nationale par son rôle dans l’emploi sous la forme de salariés permanents (minoritaires), de main-d’œuvre familiale (en majorité féminine) ou d’emploi saisonnier. Malgré les différences régionales et la grande variabilité dans la taille des exploitations, il y a des dimensions sociales communes à l’ensemble du pays :

La part purement agricole dans le revenu des agriculteurs varie considérablement. En 1995, 56 % des exploitants n’avaient aucune autre activité, mais 35 % avaient une activité principale en dehors de l’exploitation, l’agriculture procurant un revenu d’appoint, et 6 % relevaient de la subsistance.

Les structures d’exploitation sont fortement contrastées : en 1995, 53 % des exploitants disposaient de moins de 5 hectares (avec une moyenne de 2 hectares) et ils occupaient 9 % des terres agricoles, et 1 % des exploitants disposaient de plus de 100 hectares (avec une moyenne de près de 300 hectares) et ils occupaient le quart des terres agricoles. La moyenne de superficie des 500 000 exploitations s’établit autour de 10 hectares, et cette moyenne baisse depuis 40 ans, la fragmentation des terres se poursuivant [8] . La grande majorité des exploitants agricoles (90 %) sont propriétaires de leur exploitation, métayage et fermage restant limités.

Une population agricole vieillissante, avec un nombre significatif de jeunes ruraux qui vont chercher un emploi plus rémunérateur dans les autres secteurs de l’économie, ou dans les villes ou à l’étranger. L’âge moyen des exploitants était de 53 ans en 1995.

L’importance des femmes en milieu rural : les femmes ne quittent pas le secteur agricole aussi rapidement que les hommes, elles acceptent des rémunérations moindres [9] et face à la migration des jeunes et au vieillissement de la population, leur rôle devient plus crucial. L’augmentation de la part de l’emploi des femmes en Tunisie se fait à travers le secteur agricole.

Un secteur qui a progressé sous l’impulsion de l’État

Le gouvernement tunisien met en œuvre la politique du secteur dans le cadre des Plans quinquennaux de développement orientés vers la croissance économique et la stabilité sociale, les buts étant la production durable, l’accès aux marchés étrangers et l’amélioration des conditions de vie des petits exploitants. Les Plans successifs ont mis l’accent sur les réformes structurelles (7e Plan 1987-1991), puis sur le renforcement de la productivité (services aux agriculteurs) avec le 8e Plan 1992-1996 ; l’accès accru aux marchés internationaux avec le 9e Plan 1997-2001 a amené à réduire les subventions aux moyens de production et à libéraliser la majorité des prix. Le 10e Plan 2002-2005 a mis l’accent sur l’investissement privé et le rôle des petits exploitants dans le développement social et régional.

À travers ces derniers Plans la Tunisie a poursuivi sa stratégie avec la mobilisation des ressources en eau par extension des superficies irriguées et la généralisation des équipements économes en eau[10] , la recherche d’une autosuffisance accrue dans des productions telles que l’huile d’olive, les céréales, les pommes de terre, les tomates, le lait, les viandes rouges et les produits de la mer, pour lesquelles certains prix restent administrés (céréales, lait) ou certains circuits contrôlés par l’État à travers des monopoles (céréales, huile d’olive) ou des contrôles ou incitations à l’import et à l’export des produits alimentaires.

Parallèlement l’État poursuivait son désengagement du secteur productif en permettant au secteur privé de signer des baux à long terme pour la gestion de terres relevant du domaine de l’État (anciennes coopératives et fermes d’État installées sur les terres nationalisées au départ des colons), avec création de Sociétés de Mise en Valeur et de Développement Agricole. Bien que la majeure partie d’entre elles aient été ainsi transformées, il reste des coopératives de production et des fermes d’État (l’Office des Terres Domaniales – OTD – continue à gérer 200 000 hectares), mais elles ne reçoivent plus guère de soutiens publics.

Le code unique d’incitation à l’investissement offre depuis 1993 un grand nombre d’avantages : des incitations communes [11] et des incitations spécifiques pour les entreprises exportatrices[12] , le Développement régional, le Développement agricole, la Protection de l’environnement, la Promotion de la technologie et de la recherche-développement et les investissements de soutien (éducation, formation, production culturelle, santé et transport). Le Code prévoit des exonérations totales de l’impôt sur les bénéfices et revenus réinvestis, des suspensions de TVA sur les biens d’équipement importés, la possibilité de participation de l’État à certaines dépenses d’infrastructure, des primes à l’investissement modulées selon les secteurs et les régions, des prises en charge (contribution patronale au régime légal de sécurité sociale), etc. L’Agence de Promotion des Investissements Agricoles (APIA), créée en 1983, est chargée d’aider au montage des projets d’investissement privé, et d’agréer les projets pour bénéficier des avantages du code d’incitations à l’investissement.

Les parts des différentes sources de financement de l’investissement agricole restent du même ordre de grandeur, avec une participation du budget de l’État pour un tiers, le financement extérieur pour un cinquième et un peu moins de la moitié pour les privés, en légère augmentation, témoignant du désengagement progressif de l’État des activités de production et des efforts consentis pour inciter les promoteurs privés à investir dans le secteur agricole[13] .

Les projets publics ou les investissements de l’administration sont financés essentiellement par le Trésor et les prêts extérieurs, les entreprises privées puisant l’essentiel des ressources sur leurs fonds propres. La diminution du recours des promoteurs privés aux crédits bancaires et l’accroissement des fonds propres à partir du IXe Plan sont une conséquence de l’application du nouveau code unique. La part des fonds propres s’est fortement accrue depuis dix ans [14] , ainsi que les subventions de l’État, tandis que le recours au crédit se réduisait fortement[15] .

Ces crédits sont principalement fournis par la Banque Nationale Agricole (BNA), banque publique pour laquelle les procédures d’octroi sont longues et dont le taux de remboursement est trop faible (50 %). Le recours au revenu agricole et extra-agricole de l’agriculteur est prépondérant et le crédit fournisseur, bien qu’en augmentation, n’intéresse qu’une très faible proportion d’investisseurs (3 %). Les agriculteurs qui bénéficient des subventions de l’État sans recourir au crédit bancaire sont en augmentation, traduisant la difficulté des petits et moyens agriculteurs d’accéder au crédit bancaire, et le taux de satisfaction de la demande de crédit exprimée enregistre une forte baisse [16] . Des financements peuvent aussi être assurés par la Banque Tunisienne de Solidarité (BTS) depuis fin 1997 ou par les associations de microcrédit depuis 1999, ces structures ayant été créées pour financer la couche sociale la plus démunie et qui jusque-là était exclue du système bancaire[17] , mais la contribution de la BTS au secteur rural reste marginale[18] .

Dans ce contexte l’agriculture a progressé au même rythme que la croissance économique de la Tunisie dans son ensemble, et la contribution du secteur agricole au PIB s’est maintenue depuis une vingtaine d’années, avec une moyenne de 13,4 %. La croissance agricole a montré des fluctuations importantes en raison des variations de pluviométrie, mais globalement les rendements se sont accrus et la productivité de la terre s’est améliorée grâce à un plus grand usage des intrants (engrais et semences sélectionnées) et de la mécanisation, à l’amélioration de la technicité des producteurs et de l’expansion des cultures irriguées.

Un secteur encore insuffisamment structuré

Au cours des quinze dernières années, le processus de libéralisation de l’agriculture et de désengagement de l’État au profit du secteur privé et professionnel a notamment concerné l’approvisionnement et la commercialisation des intrants, la collecte du lait, la gestion de l’eau et des périmètres irrigués, les services vétérinaires et l’insémination artificielle.

 Il a parallèlement organisé la création de cinq catégories de structures. Les organisations professionnelles agricoles de base sont au niveau local : coopératives de services agricoles et de pêche [19] (à caractère économique), groupements d’intérêt collectif[20] [(associations sans but lucratif) et, depuis 1999, groupements de développement agricole et de la pêche[21] (associations sans but lucratif). Les coopératives centrales sont, au niveau national, spécialisées surtout dans la collecte et la distribution de produits essentiels (céréales, semences), et fonctionnent en réalité comme des organismes para-étatiques. Les structures interprofessionnelles et d’appui technique comprennent les groupements interprofessionnels (filières légumes, agrumes et fruits, aviculture, viande rouge et lait, et produits de la pêche, auxquels adhèrent producteurs, transformateurs ou exportateurs de produits agricoles et agro-alimentaires) et les trois centres techniques agricoles, créés depuis 1997 (pommes de terre, céréales et cultures biologiques). Les institutions publiques d’appui technique à l’agriculture, sont l’Agence de Vulgarisation et de Formation Agricole (AVFA) et l’Institut de Recherches et d’Enseignement Supérieur Agricole (IRESA). L’AVFA présente un déficit de communication, met en œuvre des pratiques « descendantes » sans réelle concertation avec les professionnels, la recherche et la formation, et fonctionne de manière très administrative, sans contenu économique. La Recherche présente une multiplicité de structures qui ont de faibles liens avec la vulgarisation, associent peu la profession et l’Administration, ont une approche trop sectorielle, descendante et monodisciplinaire, et intègrent peu les thématiques socio-économiques.

Les interventions de l’État n’ont pas suffi à faire émerger des organisations en mesure de répondre aux besoins d’encadrement technique, de formation, de services et d’appui pour la mise en marché des productions à la hauteur des potentialités.

Un potentiel qui n’a pas été réalisé

Les performances du secteur et de la politique agricole tunisienne présentent un bilan respectable de croissance et d’emplois, mais l’agriculture tunisienne travaille en deçà de son potentiel. Réaliser le potentiel signifierait augmenter la valeur des produits compétitifs achetés dans le pays et à l’étranger [22].

Les principales conclusions sont que l’arboriculture, les fruits et les légumes sont potentiellement compétitifs[23] , les productions laitière et bovine ne sont pas compétitives[24] , la production de viande ovine est potentiellement concurrentielle[25] ; la compétitivité des céréales est la plus élevée dans le Nord et l’Ouest où la pluviométrie est la plus favorable ; le blé dur est plus compétitif que l’orge ou le blé tendre ; plus grande est l’exploitation, plus compétitive est la production céréalière.

Une part de la croissance agricole provient de l’affectation de plus en plus de main-d’œuvre à la même superficie de terre. Ceci est inhabituel dans une économie à revenu intermédiaire avec une croissance démographique lente et peut s’expliquer par le fait que les secteurs de l’industrie et du tourisme ne peuvent absorber la croissance de l’offre de travail. L’emploi agricole a augmenté de 20 % de 1993 à 2002 sans tendance à la hausse dans la productivité de la main-d’œuvre en agriculture, alors qu’elle a augmenté dans les industries manufacturières et les services [26] , et la croissance de l’offre de travail s’accompagne d’une quasi-stagnation de l’efficacité.

Une grande part du succès de l’agriculture est due aux sacrifices faits par le contribuable, le consommateur et le reste de l’économie. Le coût de la croissance du secteur comprend, par rapport à une libéralisation totale [27]  :

le budget de l’État pour la compensation des prix [28]  ;

l’augmentation du coût de la vie de 4 % pour les consommateurs tunisiens ;

une perte de 0,8 % de PIB du fait de la distorsion des prix ;

des dépenses publiques en investissement dans l’irrigation valant 9 % de la valeur ajoutée du secteur des cultures sur la période 1997-2004.

Une grande part de la croissance de l’agriculture a été induite par les subventions et la protection de produits pour lesquels la Tunisie n’est pas concurrentielle. L’agriculture a augmenté de 47 % sur la période 1989-2003, dont 18 % (soit plus du tiers) grâce au bœuf et au lait, qui ne sont pas concurrentiels, engendrant une perte nette pour la nation et une croissance artificielle du secteur.

 Là où la Tunisie est concurrentielle (fruits et légumes), elle ne capitalise pas son avantage. Bien que les exportations de fruits et légumes s’accroissent en volume (9,2 % par an entre 1980 et 2000), leur valeur exprimée en US dollars courants est en baisse. Le principal marché d’exportation est l’Union européenne et les possibilités d’exportation sont loin d’être utilisées à leur maximum [29] .

En fait, la performance est inversement corrélée à la compétitivité : les produits compétitifs ne sont pas assez performants, alors que les produits non compétitifs le sont davantage. Les produits compétitifs (blé dur, fruits et légumes, ovins), qui représentent 73 % de la production sur les 20 dernières années, n’ont contribué à la croissance du secteur qu’à hauteur de 60 %, tandis que les productions non compétitives (blé tendre, orge, pomme de terre, viande bovine, lait) qui concernent 27 % de la production, y ont contribué à hauteur de 40 %.

Le cas de l’huile d’olive
La Tunisie est le quatrième producteur mondial d’huile d’olive derrière l’Espagne, l’Italie et la Grèce, et elle exporte plus de 70 % de sa production. L’huile d’olive tunisienne est à 60 % de la qualité « lampante », la plus basse qualité du marché, alors que l’huile d’olive vierge, qualité la plus élevée, représente 70 % du marché international, mais seulement 25 à 30 % des productions tunisiennes contre 70 à 86 % chez les concurrents européens.
Ce faible taux résulte de divers facteurs tels que : 1) des méthodes de récolte, de stockage et de transport inadéquates ; 2) un long cycle de récolte et de stockage ; 3) un équipement d’extraction périmé, qui représente 42 % de la capacité (contre 20 à 30 % chez les concurrents européens). Il en ressort que 97 % de l’huile d’olive tunisienne est encore commercialisée en vrac sans marque commerciale ni label de qualité.
Les trois laboratoires d’analyse de la qualité relèvent de l’Office national des huiles (ONH), qui est public, et très peu de triturateurs ont accès au contrôle de la qualité.
La Tunisie bénéficie d’un quota de 56 000 tonnes sur l’Union européenne. L’ONH en alloue une partie à des opérateurs privés selon des procédures non publiques, et conserve le reste, traitant 50 % des exportations d’huile directement, et les profits subventionnent d’autres activités.
Les recommandations faites pour améliorer la qualité et la rentabilité de l’huile d’olive tunisienne portent sur : 1) la recherche appliquée et la vulgarisation de techniques appropriées concernant la récolte, le stockage et le transport des olives ; 2) la réduction des interventions de l’Administration, qui créent des distorsions sur le marché, et la transparence des procédures dans l’allocation des quotas ; 3) l’arrêt de subventions croisées avec d’autres activités ; 4) un accès plus facile aux laboratoires d’analyse et de contrôle pour le secteur privé ; 5) le rôle d’interprofessions privées pour la sensibilisation technique, le développement de marques et de nouveaux produits, éventuellement d’appellations d’origine.

Quelles sont les contraintes à l’expression du potentiel ?

Comment dynamiser la contribution de l’agriculture à l’économie nationale et rendre les filières par produits plus réactives ?

Des thèmes communs commencent à apparaître :

La lourde présence de l’État dans les filières de mise en marché entrave leur capacité de réaction.

Les filières requièrent de l’État un haut niveau de qualité des services publics pour la recherche, la vulgarisation, les réglementations phytosanitaires et sanitaires.

L’administration pourrait faciliter plus efficacement les actions du secteur privé en cherchant à comprendre et à répondre aux besoins que ce dernier exprime, plutôt que d’imposer des prescriptions (associations d’agriculteurs, crédit, régime foncier).

La politique du commerce extérieur est à la base des prix et de la rentabilité. Les tarifs douaniers de la Tunisie sont élevés par rapport aux références régionales et mondiales : les tarifs les plus élevés concernent 69 % des lignes tarifaires et les taux appliqués sont en moyenne de 67 %. Selon l’OMC, les réformes des deux dernières décennies mises en place par la Tunisie n’ont pas substantiellement libéralisé les échanges.

La libéralisation proposée consisterait à réduire progressivement les tarifs douaniers céréaliers et le prix de soutien au producteur, ce qui aurait un impact négatif sur les exploitations céréalières du Nord-Ouest, avec une incidence sur le revenu plus prononcée que sur l’emploi agricole. L’atténuation de cet impact pourrait se faire à travers des programmes sociaux mieux ciblés, qui réaliseraient les objectifs sociaux de l’administration plus efficacement que les distorsions actuelles du marché. Une compréhension plus précise implique une analyse d’impact social et de la pauvreté. La plupart des autres activités agricoles (élevage ovin, maraîchage, fruits) pourraient bénéficier d’un impact positif de la libéralisation des échanges.

Parallèlement, l’État devrait se désengager du secteur productif, transférer l’importation et la commercialisation des céréales au secteur privé et amener l’Office des Céréales à se concentrer sur les services publics essentiels (assurer un marché concurrentiel, maintenir un stock de sécurité, fournir un appui technique aux acteurs du marché). En revanche, la sécurité des aliments en Tunisie n’est pas à un niveau suffisant pour protéger le consommateur tunisien et les perspectives d’exportation. Une réaffectation des ressources publiques pourrait être basée sur l’analyse économique « coûts-avantages ».

L’administration envoie généralement aux producteurs un message qui est en faveur des volumes et des bas prix plutôt que de la qualité. Il contrôle les marges des ventes au détail, exerce des pressions sur les grossistes pour qu’ils gardent les prix bas, effectue des importations quand les prix sont à la hausse (légumes), paie des bonus de qualité inadéquats pour les céréales et plafonne les prix des aliments transformés. En même temps, les appuis publics pour améliorer la qualité des produits agricoles (recherche, formation, réglementations sanitaires et de sécurité alimentaire, et normes actualisées) ne sont pas suffisants.

Ni l’UTAP, ni les groupements interprofessionnels ni les coopératives centrales ne sont considérés comme des représentants des intérêts des agriculteurs. La vulgarisation et la recherche ne répondent pas aux problèmes dont font état les producteurs, et elles sont insuffisamment financées. L’administration peut rendre les groupements professionnels plus efficaces en redéfinissant leurs modalités de gouvernance de sorte que les exploitants agricoles en soient les véritables responsables.

Conclusion

Quel que soit le choix politique de la Tunisie vis-à-vis de la libéralisation proposée, l’enjeu d’avenir est la capacité nationale à mettre sur le marché et à commercialiser des produits agricoles de qualité, gage de compétitivité et de mise à niveau du secteur agricole ainsi que de l’expression de son potentiel commercial, sur le marché intérieur comme à l’export. Cet enjeu aura d’autant plus d’importance que la libéralisation des échanges sera effective. Il implique une redéfinition du rôle de l’État vis-à-vis du secteur privé, et l’impulsion que l’État saura donner sera d’autant plus durable qu’elle sera relayée par l’expression des capacités et des intérêts de la profession et du secteur privé, sans s’y substituer. La grande distribution [30] a un rôle à y jouer, avec son volume de transaction élevé, son système d’achat centralisé qui l’amène à rechercher des fournisseurs fiables et ponctuels livrant des volumes élevés de haute qualité. La rémunération des producteurs qui peuvent pénétrer ce marché est élevée, mais elle implique du capital, de bonnes compétences organisationnelles et de commercialisation, et une compréhension pointue des besoins des clients. Au fur et à mesure que les supermarchés et les marchés d’exportation se développeront en Tunisie, la rémunération de l’excellence augmentera ainsi que le coût de la médiocrité.

Références bibliographiques

Banque mondiale(2006), « Examen de la politique agricole », Projet de document de décision, Rapport n° 35239-TN du 30 mars 2006, Tunisie.

Banque mondiale(2004), “Tunisia Country Assistance Strategy”, Report n° 28791-TUN, Tunisie.

CNEA (2005), « Étude de la filière céréales », non publié.

CNEA (2005), « Étude de la filière fruits et légumes », non publié.

CNEA (2006), « Étude du financement du secteur agricole », non publié.

IDEACONSULT (2005), « Actualisation de l’étude sur la compétitivité du secteur agricole », non publié.

IDEACONSULT-IRAM-FERT-AMCIDA (2005), « Étude sur les structures professionnelles et interprofessionnelles ainsi que sur les services de soutien à l’agriculture », novembre.

Notes

[ 1] Ingénieur agronome, École nationale supérieure d’agronomie de Nancy. Au sein de l’Agence Française de Développement, chercheur en Afrique de l’Ouest de 1968 à 1976 et en charge des projets agricoles à Tunis de 2001, actuellement ingénieur agronome dans le Département rural, environnement et ressources naturelles.

[ 2] Le taux d’accroissement démographique annuel est passé de 3,1 % en 1966 à 1,1 % en 2001, l’espérance de vie passait de 51 à 73 ans pendant la même période, et le taux de mortalité de 1,5 % à 0,55 %. La population est passée de 4,6 millions d’habitants en 1966 à près de 10 millions d’habitants en 2005.

[ 3] En juillet 1995, la Tunisie est devenue le premier pays de la région à signer l’Accord d’Association (AA) avec l’Union européenne. Il prévoit d’ici 2010 la création d’une zone de libre-échange entre l’Union européenne et la Tunisie, de biens, de services et de capitaux, en conformité avec les accords de l’OMC.

[ 4] Country Assistance Strategy 2005-2008 (juin 2004), document stratégique de la Banque mondiale.

[ 5] Le taux de pauvreté a été estimé à 4 % de la population en 2000.

[ 6] La part du secteur dans l’emploi national a chuté de 46 % en 1960 à 23 % en 1995-2000 et à 16 % actuellement.

[ 7] La pluviométrie va de 1 200 mm au Nord-Ouest à 100 mm au Sud.

[ 8] Cependant, les titres fonciers restent rares ; l’Agence foncière agricole les consolide au rythme de 12 000 à 14 000 hectares par an, surtout sur les terres irriguées.

[ 9] La main-d’œuvre journalière féminine des zones rurales acceptait en 2005 de travailler pour 4 dinars tunisiens par jour, alors que les hommes demandent 6 DT/jour, préférant chômer ou migrer s’ils ne les obtiennent pas.

[ 10] Les subventions à l’équipement, qui peuvent atteindre 50 % du coût d’investissement, ont permis d’équiper 70 % des superficies irriguées en matériels d’irrigation économes (goutte à goutte, micro-jets…).

[ 11] Avec : 1) dégrèvement des revenus ou bénéfices réinvestis ; 2) des exonérations de droits de douane sur les biens d’équipement n’ayant pas de similaires fabriqués localement ; 3) une limitation à 10 % de TVA à l’importation des biens d’équipement ; 4) la possibilité de choix du régime de l’amortissement dégressif au titre du matériel et des équipements de production dont la durée d’utilisation dépasse sept ans.

[ 12] Exonération totale de l’impôt sur les bénéfices provenant de l’exportation. Les entreprises totalement exportatrices bénéficient en plus de l’exonération totale des bénéfices et revenus réinvestis, de la franchise totale des droits et taxes pour les biens d’équipement, les matières premières, les semi-produits et services nécessaires à l’activité, de la possibilité de mise en vente sur le marché local de 20 % de leur production, aux conditions de droits et taxes en vigueur.

[ 13] La part de l’investissement privé dans le secteur agricole est passée de moins de 40 % à plus de 50 % entre 1987 et 2004.

[ 14] Le financement de projets dont le montant de l’investissement est supérieur à 40 000 dinars tunisiens (projets B et C de l’APIA), qui représentent environ 80 % du volume total des investissements bénéficiant des avantages du code, est assuré à concurrence de 73 % par des fonds propres (contre 55 % en 1994), et le recours aux crédits s’est amenuisé, passant de 34 % à 10 % seulement, le solde étant couvert par les aides de l’État (subvention et dotation), passées de 11 % à 17 % durant le même temps.

[ 15] 10,9 % des agriculteurs qui ont investi déclarent avoir recouru au crédit institutionnel de 1990 à 1994, et ils n’étaient plus que 7,8 % de 2000 à 2004.

[ 16] Ce taux de satisfaction passe de 54 % de 1990 à 1994 à 36 % de 2000 à 2004.

[ 17] La BTS a approuvé fin juin 2005, 78 135 demandes de crédit de 4 213 dinars en moyenne. Dans ce type de proje

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